jeudi 23 mai 2013

Barthes écrivain : la marque et le vide


Dans la modernité, le mythe du polygraphe est certainement advenu avec Sartre et Bataille. Barthes fut probablement du rang de ceux-là ; mais si on s’entend à faire des premiers des auteurs inclassables, on a décidé de faire de Barthes un « écrivain et sémiologue ». Ces mots, que l’on voit souvent dans les journaux, sont ceux du tableautin qui lui est dédié, rue Roland Barthes dans le douzième arrondissement parisien. Si la qualification n'a rien de proprement scandaleux et passe même pour naturelle, il faut rappeler comment Barthes nous apprit à débusquer le naturel (l’allant-de-soi) « dont une majorité sociale se pare »[1], suivant le fameux mot de Brecht : « sous la règle, l'abus »[2]. En effet si l’Histoire s’écrit sur les plaques de rue, une sémiologie doit pouvoir s’opérer. Précisément dans le cas de Barthes : où est passé le penseur et le critique ? Déjà en 1977, au colloque de Cerisy, il déclara non sans astuce : « Il y a une offensive journalistique qui consiste à faire de moi un écrivain »[3]. Ce qu’il y a c’est la réception du mythe dans la mesure où ce dernier parle d‘une parole dépolitisée : nous savons depuis les Mythologies que, passant du politique au naturel, le mythe fait l’économie d’une complexité[4]. C’est déjà pourquoi le signifié (le concept) de « écrivain et sémiologue » est « plein d’une situation »[5]. Si l'écrivain est celui qui, à la lettre, écrit (du latin scriba, scribe), on pourrait dire que le signifié nous tend sa ruse. L’écrivain est bien sur celui qui compose des oeuvres littéraires, mais d’intuition le terme recouvre insuffisamment le champ non romanesque ; l’écrivain s’identifie davantage au romancier, et il semble que ce fut la vue de Barthes lui-même. Une dissonance s’entend alors : tout au plus Barthes chercha de son vivant à écrire un roman sans romanesque, un « roman sans noms propres ». Le qualifier avant toute chose comme écrivain pourrait être l’opération qui viserait à discuter le sérieux des ses écrits, mais surtout l’opération qui viserait à naturaliser son œuvre ; en un mot encore : la dépolitiser. De surcroit lorsque l'on joint à l'écrivain le sémiologue, ce qui a pour effet de cloisonner l’œuvre dans le genre et le temps ; ce qu’il dénonçait par ailleurs dans ses essais critiques : « petit purgatoire mythologique : il faut qu’on puisse les [les artistes] associer machinalement à un objet, à une école, à une mode, à une époque. »[6] D’une façon ou d’une autre, la signification produite précipite ici l’œuvre de Barthes dans une marginalité.
Le costume et le tabac
Il y a autre chose : on a pu parlé du malentendu qui entourait Barthes ; malentendu en partie entretenu par l’auteur lui-même, par son statut incertain jusqu'à la pratique de l'écriture fragmentaire qui abolissait par son caractère autotélique les frontières des genres. Sans doutes, Barthes désirait par là se maintenir dans la « sensualité de langage ». Comment le qualifier alors ? Un certain paradoxe fait jour. Comme l'a écrit ailleurs Michel Beaujour[7], on pourrait dire de Barthes qu’il est écrivain dans la même mesure où lui-même écrivit Sollers écrivain, c’est-à-dire comme la rencontre possible de deux substantifs, comme la lecture d’un signifant, en ce sens qu’ils sont des « ensembles plausibles ». Ecrire Barthes écrivain, c’est dire qu’il ne l’est pas précisément. 
Parce que si Barthes rêva d'un être-écrivain (« Sans doute n’y a-t-il plus un seul adolescent qui ait ce fantasme : être écrivain [8]) ce n’était pas pour en reproduire le travail mais pour en rejoindre le corps : « De quel contemporain vouloir copier, non l’œuvre, mais les pratiques, les postures, cette façon de se promener dans le monde, un carnet dans la poche et une phrase dans la tête […]? »[9]. Ainsi de cette figure il cherchera toujours à retrouver le corps, s’en éprenant comme d’une figure mythologique : « d’un écrivain qui m’intéresse, je puis aimer connaître l’intimité, le monnayage quotidien de son temps, de ses goûts, de ses humeurs de ses scrupules ; je puis même aller jusqu’à préférer sa personne à son œuvre, me jeter avidement sur son Journal et délaisser ses livres »[10]. Cette figure trouva bien sur son archétype en la personne de Gide, son apgrund littéraire, dont il parvint à saisir de ses propres yeux le corps, « un jour de 1939, au fond de la brasserie Lutétia, mangeant une poire et lisant un livre »[11].
Quarante ans plus tard, dans l'adaptation cinématographique de la vie des soeurs Brontë par Téchiné, Barthes joua pour quelques minutes le rôle du romancier anglais Thackeray ; restera sa ligne connue : « la vie est trop courte pour l'art ». Quand on sait comment il meurt l'année suivante, cette phrase trouve un sens presque opportun ; Barthes n’aura pu faire advenir à temps le romanesque. Nous connaissons, au sujet de Glenn Gould, le mythe du pianiste sans corps ; c’est à l’inverse qu’on pourrait dire à propos de Barthes qu’il fut l’écrivain sans œuvre, ne restant que le corps. En l’état, s’il était possible de faire fuir le signifié, à la manière d’un signe japonais, qualifier Barthes d’écrivain serait le plus bel hommage. On ferait ainsi de lui un signe vide, dans lequel « point de dieu, de vérité, de morale », forme suprême du sacré pour l’auteur justement car « ce que le fantasme impose, c’est l’écrivain tel qu’on peut le voir dans son journal intime, c’est l’écrivain moins son œuvre : […] la marque et le vide. »[12]



[1] Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 157.
[2] Ibid.
[3] Roland Barthes, Le grain de la voix, Paris, Seuil, 1981, p. 342.
[4] Le politique barthésien, qu’il distingue de la politique, est la dimension même du réel : « politique au sens profond, comme ensemble de rapports humains dans leur structure réelle, sociale, dans leur pouvoir de fabrication du monde » (Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p. 217.).
[5] Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p. 191.
[6] Roland Barthes, L’obvie et l’obtus, Paris, Seuil, 1982, p.99.
[7] Michel Beaujour, « Barthes et Sollers » [http://www.fabula.org/forum/barthes/22.php#_ftnref2].
[8] Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 93.
[9] Ibid.
[10] Roland Barthes, Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 425.
[11] Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 93.
[12] Ibid.


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