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| Le costume et le tabac |
Il y
a autre chose : on a pu parlé du malentendu qui entourait Barthes ;
malentendu en partie entretenu par l’auteur lui-même, par son statut incertain jusqu'à
la pratique de l'écriture fragmentaire qui abolissait par son caractère autotélique
les frontières des genres. Sans doutes, Barthes désirait par là se maintenir
dans la « sensualité de langage ». Comment le qualifier alors ?
Un certain paradoxe fait jour. Comme l'a écrit ailleurs Michel Beaujour[7], on
pourrait dire de Barthes qu’il est écrivain dans la même mesure où lui-même écrivit
Sollers écrivain, c’est-à-dire comme
la rencontre possible de deux substantifs, comme la lecture d’un signifant, en
ce sens qu’ils sont des « ensembles plausibles ». Ecrire Barthes écrivain, c’est dire qu’il ne
l’est pas précisément.
Parce
que si Barthes rêva d'un être-écrivain (« Sans doute n’y a-t-il plus
un seul adolescent qui ait ce fantasme : être écrivain !»[8]) ce
n’était pas pour en reproduire le travail mais pour en rejoindre le
corps : « De quel contemporain vouloir copier, non l’œuvre, mais les
pratiques, les postures, cette façon de se promener dans le monde, un carnet
dans la poche et une phrase dans la tête […]? »[9]. Ainsi de
cette figure il cherchera toujours à retrouver le corps, s’en éprenant comme
d’une figure mythologique : « d’un écrivain qui m’intéresse, je puis
aimer connaître l’intimité, le monnayage quotidien de son temps, de ses goûts,
de ses humeurs de ses scrupules ; je puis même aller jusqu’à préférer sa
personne à son œuvre, me jeter avidement sur son Journal et délaisser ses
livres »[10]. Cette
figure trouva bien sur son archétype en la personne de Gide, son apgrund littéraire, dont il parvint à
saisir de ses propres yeux le corps, « un jour de 1939, au fond de la
brasserie Lutétia, mangeant une poire et lisant un livre »[11].
Quarante
ans plus tard, dans l'adaptation cinématographique de la vie des soeurs Brontë par
Téchiné, Barthes joua pour quelques minutes le rôle du romancier anglais Thackeray
; restera sa ligne connue : « la vie est trop courte pour l'art ».
Quand on sait comment il meurt l'année suivante, cette phrase trouve un sens presque
opportun ; Barthes n’aura pu faire advenir à temps le romanesque. Nous connaissons,
au sujet de Glenn Gould, le mythe du pianiste sans corps ; c’est à l’inverse
qu’on pourrait dire à propos de Barthes qu’il fut l’écrivain sans œuvre, ne
restant que le corps. En l’état, s’il était possible de faire fuir le signifié,
à la manière d’un signe japonais, qualifier Barthes d’écrivain serait le plus bel
hommage. On ferait ainsi de lui un signe vide, dans lequel « point de
dieu, de vérité, de morale », forme suprême du sacré pour l’auteur justement
car « ce que le fantasme impose, c’est l’écrivain tel qu’on peut le voir dans
son journal intime, c’est l’écrivain
moins son œuvre : […] la marque et le vide. »[12]
[1] Roland Barthes, Roland
Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 157.
[2] Ibid.
[3] Roland Barthes, Le
grain de la voix, Paris, Seuil, 1981, p. 342.
[4] Le politique barthésien, qu’il distingue de la
politique, est la dimension même du réel : « politique au sens profond, comme ensemble de rapports humains dans
leur structure réelle, sociale, dans leur pouvoir de fabrication du
monde » (Mythologies, Paris,
Seuil, 1957, p. 217.).
[5] Roland Barthes, Mythologies,
Paris, Seuil, 1957, p. 191.
[6] Roland Barthes, L’obvie
et l’obtus, Paris, Seuil, 1982, p.99.
[8] Roland Barthes, Roland
Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 93.
[9] Ibid.
[10] Roland Barthes, Le
bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 425.

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