jeudi 26 juillet 2012

Kiss me, Kiss me, Kiss me

Il s'est fallu de peu de temps pour que l'adolescent presque ennuyeux de Crawley qui pensait jouer des reprises des Stones toute sa vie dans le pub du coin n'éclose en une créature fantasmatique - Robert Smith. Tenant autant du croque-mort que de l'enfant, ce dernier a tranché dans l'imaginaire collectif le profil par excellence de l'indie kid, dont les émanations tourneront souvent autour (au hasard, la dégaine hirsute des jeunes frères Reid, l'esthétique confuse du The Crow de Alex Proyas ou encore les goth kids de South Park).
En tout état de cause, malgré cette notoriété populaire qu'on leur déplore souvent, les Cure ont rarement cédé sur l'aspect artistique, le père Bob étant l'esthète qui se gourmande de l'esprit de contradiction, posant le droit à être le seul à pouvoir se juger ; la compilation Japanese Whispers (1983), résistant à l'intronisation coldwave, sonne le glas de ce décalage jouissif et complaisant des Cure, décidés à ne plus se prendre tant au sérieux.
C'est dans le sillon de cette exigence musicale que le groupe va enregistrer son septième album à l'étranger, au Studio Miraval qui a vu passer Pink Floyd en 1979, la Provence se présentant alors dans son cadre placide et solaire comme l'endroit seyant à une inspiration éclectique.
Kiss me, Kiss me, Kiss me, quand l'on passe son titre précieusement naïf et gentiment provocateur, quand l'on passe ces lèvres plantureuses posées là dans un fondu luxuriant, est ainsi d'un équilibre remarquable, épousant toutes les velléités de Smith, délirante et romantique, élaborée et pop, dans un écrin soigné et ambitieux - la production demeure absolument moderne, lorsque nombre d'albums anglais sortis a l'époque nous apparaissent paresseux d'arrangements à la mode.

C'est ici que le groupe se fera l'idée de mettre en piste introductive ces morceaux-massues, planant ou fougueux, cherchant le monumental. Comme ça The Kiss ouvre l'album, et le Bob, toujours éclairé par l'esprit d'Hendrix, fait tenir en 6 minutes une chanson essentiellement instrumentale dans un équilibre tellement remarquable qu'à la vérité il fera rarement mieux. L'atmosphère menaçante monte en saccades torturées, par bouffées hystériques de wah-wah, d'une façon si maitrisée que la tension ne relâche pas et en fait un titre, trop souvent ignoré, qui n'a pas son pareil dans la discographie du groupe. Au Bob de venir fermer le titre avec ses coups d'éclats romantico-schizophreniques (commençant par une invitation au baiser et se concluant - what else ? - par un vœu de mort).

Dans cette faune luxurieuse aspergée par un saxophone d'une chaleur folâtre, le Bob, gourmand, fait traverser son appétence littéraire de part en part, creusant ici son goût pour l'orientalisme baudelairien lascif  (If Tonight We Could Sleep, The Snakepit, Like Cockatoos), révélant là des rock exotiques tourmentés (Torture, Shiver and Shake) pour finir en crooner glouton sur le pseudo-funk hispanisant (!) Hot Hot Hot!!! (pour quelqu'un qui chantait Faith) - et quelle voix sans pareil ! cherchant des rondeurs étranges au fond de sa gorge (comme si quelqu'un d'autre chantait ?).
Sans oublier deux autres topiques des Cure, les rock à fleur de peau (How Beautiful You AreAll I Want) et les comptines guindées (One More Time, The Perfect Girl, Thousand Hours), engageons plutôt à redécouvrir ce faux jazz onirique et bizarre, saisissant d'inventivité et de retenu, qu'est Icing Sugar.  Nul doute que les chaudes nuits de la Côte d'Azur auront donné l'impulsion de ces titres au romantisme méridional, faisant probablement le Bob se croire dans un Camus.

Généreux, on ne manquera pas d'y trouver néanmoins des défauts. Why Can't I Be You rappellera aux plus sceptiques les tribulations musicales d'un Philippe Risoli calorique (talentueux artiste, ex-présentateur du Juste Prix) ; on ne reviendra (évidemment) pas sur Just Like Heaven, tube trop entendu qui, s'il symbolise la chanson pop par excellence à l'ère post-punk (dans ces mêmes colonnes on le rapprochait du Ex Lion Tamer de Wire et Sunlight Bathed the Golden Glow de Felt), n'explique toujours pas son succès au milieu de titres tous plus goulus les uns que les autres.

Au final on pourra encore se gausser du pied-de-nez décomplexé que pose là les Cure à tous ceux qui les figent dans un existentialisme gothique, ennuyeux a l'usure. Protéiforme, le Bob n'aura de cesse d'exaspérer ceux qui l'exaspèrent, faisant côtoyer l'absurde au tragique, les synthés pouet-pouet aux orchestrations les plus éloquentes.
Débordant jusqu'à la gueule - double-album oblige  -, ébauchant une idée pour l'abandonner aussitôt, Kiss me, Kiss me, Kiss me est une œuvre prolixe, hétéroclite, ambitieuse, faussement surannée qui, faisant suite à deux albums insaisissables et polémiques, renoue avec le génie graphique de maitre Bob, se complaisant plus que jamais à tromper sa fausse placidité, en doux-dingue qu'il est.

jeudi 5 juillet 2012

Paper Monsters

L'ami Dave est revenu de loin.  Il n'était que la voix et l'avatar scénique de Depeche Mode, en ce sens il s'est fait le bouc émissaire. C'est le martyr synthétique qui, porté par un désir d'autoflagellation sensualiste, a souffert pour tous ses fans et surtout pour Martin Gore, chantant ses textes si intimes et universels - Dieu, les tourments de la chair et ceux de l'âme - qu'ils semblaient avoir été écrits pour lui. Alors faisant corps avec ces chansons qu'il n'écrit pas et ce public qui l'érige en idole, il finit par perdre pied : les années 90 seront du funambulisme pour tout Depeche Mode et lui.

En effet, le succès arrive croissant jusqu'en 1987 ; Music for the Masses et Violator font de Depeche Mode un phénomène mondiale à l'existentialisme noir et érotique, puis Songs of Faith and Devotion propulse Dave Gahan en véritable rockstar christique, qui en adopte volontiers les tropes - barbes et cheveux longs - en exhortant la parole des souffrances humaines dans des concerts mégalomaniaques qui rassemblent les milliers de fidèles : c'est la tournée Devotional. Faisant qu'un avec l'imago que ce délire populaire a fabriqué de lui, Gahan dans une ivresse pleine de confiance - il suffit de regarder le Rockumentary de MTV pour se rendre compte que l'homme avait perdu pied, modestie et sobriété - pousse la mise en scène du processus de culpabilisation jusqu'à saluer la mort par deux fois. Toujours tenté par le fantasme d'un masochisme expiatoire, il met le rasoir sur le poignet en 1995, puis s'injecte du speedball l'année suivante pour une mort clinique de 2 minutes.

Revenant à la vie, ce n'est qu'une évidente perpétuation du mythe : il a ressuscité. Dave Gahan n'est plus rien d'autre qu'une rockstar. Quittant alors l'apparat d'idole américain, il revient au look de Johnny Cash new wave qu'on lui connait, naturellement plus modien. S'en suivent deux albums d'une introspection salvatrice, le douloureux Ultra, qui fait la belle part aux ballades amères (Barrel of a Gun n'excuse personne, avec ce texte écrit sur mesure pour Gahan, refoulant le simulacre : "Is there something you need from me ? / Are you having your fun ? / I never agreed to be / Your Holy One") puis le modestement aphrodisiaque Exciter qui se présente comme le printemps du groupe.
Peu à peu, dans la convalescence de son égo, Gahan sent le besoin de toucher à la création, fatigué d'un statut qu'il vit comme celui d'un imposteur. Les textes écrits et les musiques composées par Gore, il n'avait jusque là plus qu'à venir poser sa voix pour que tout le monde lui dise combien c'est formidable (le voir jouer au ping pong et désirer rentrer chez lui dans les reportages studio lors de l'enregistrement de Music for the Masses illustre à merveille l'embarras du chanteur). Le performer blessé, il veut faire naitre en lui l'artiste. Mais la chose n'est pas facile car Gore lui refuse l'accès aux commandes, déclinant ses compositions : Depeche Mode était et restera sa chose. C'est comme ça que Paper Monsters commence à s'écrire, timidement et par défaut, Dave se résolvant à faire l'aventure en solitaire.

La pochette d'ailleurs ne dit rien d'autre que ça : seul face à nous, Dave s'offre à notre regard bienveillant. De nuit dans une rue, lumière sépia, l'image respire d'une quiétude fragile. Surtout pour un groupe qui ne s'affiche jamais sur leur album, c'est remarquable, on n'avait jamais vu ce mec comme ça, on ne lui connaissait pas ces traits inquiets. Débarrassé de ses apparats de star, Dave ressemble alors à un vieux copain que l'on croiserait au détour d'une ballade nocturne. L'épigone de DM jubile.
Épaulé dans la composition des morceaux par son ami Knox Chandler, musicien qui a roulé sa bosse en long et en large dans le rock alternatif, les deux bonshommes cosignent tous les titres. Le virage musicale pris est celui d'un semi-rock fuyant, léger aux confins du downtempo et de l'ambient qui ne renouvelle pas les souvenirs synthétiques du garçon de Basildon.

Bien que Dirty Sticky Floors soit, en qualité de single, la composition la moins audacieuse et de loin la plus convenue, semblant figurer sur l'album pour vainement rassurer les auditeurs de ses qualités d'entertainer, dès la deuxième piste Paper Monsters prend ce tournant plus intime et modeste, révélant des compositions pudiques et éthérées. Hold On déploie ses cordes sobres, ses arrangements lumineux, dans une sérénité qui font finalement sortir Gahan de l'existentialisme modien. Ce qui d'ailleurs se lit dans les textes, qui ne parle de rien sinon de l'anodin que tout un chacun partage ("We smoked our cigarettes / Exchanging our regrets" ), la plume de Gahan se montrant plus prosaïque que celle de son comparse blond. A Little Piece, Stay, I Need You offrent ces mêmes atmosphères monastico-planantes, soutenues par une slide céleste ; Gahan s'explore autant qu'il essaye, tranchant avec l'esthétique érotico-dramatique de Depeche Mode.
En passant, dans une démarche hagiographique appuyée, on pourrait voir dans I Need You une crotte de nez lancée au père Gore ("I'll ask you again but I don't think you've changed / You never did nothing for me"), bien qu'il serait plus sage d'y entendre une ritournelle évidente sur les complications relationnelles.

Cela dit, si Paper Monsters fait la part belle à ces titres légers, il n'oublie pas de suggérer la précarité du contentement en offrant des compositions plus angoissées (Black and Blue Again, Hidden Houses, Goodbye). Surtout, on ne transige pas sur les velléités nick cavesque (jack whitienne sur le tard) du personnage, avec le blues-rock néo-modien Bottle Living, sa plus fière composition dira-t-il, la seule qui tranche ici, où le sir souffle dans l'harmonica et réveille sa voix de baryton.
Bien entendu, le disque ne constitue un réel intérêt que pour celui qui accepte de s'arrêter à l'autel Depeche Mode, car l'album, dans son intimité - parfois son inconsistance - s'inscrivant dans l'histoire personnelle du bonhomme, ne constitue nullement un tour de force, mais plutôt la lente marche vers la rédemption tranquille, la thérapie qui lui permet, selon l'expression usée, d'exorciser ses démons. Le titre de l'album évoque les monstres de papiers, autrement dit les peurs qui derrière leurs ombres inquiétantes ne sont que des jeux de l'esprit. Cela renvoie à la drogue et aux addictions qu'il combat, mais assurément à la peur du ridicule que l'exercice créatif suscite. C'est comme pour conjurer le sort que le nom de l'album indique la peur même qui a accompagné son écriture.
Paper Monsters marchera mieux que l'exercice solitaire de Martin Gore, Counterfeit. Parce qu'il doute, Dave est un grand monsieur.