mardi 31 janvier 2012

Power, Lies & Corruption et le bucolisme synthétique

Au moment où le magazine anglais Mojo propose un tribute album de Power, Lies & Corruption* il est bon de revenir à l'original, sorti il y a maintenant presque 30 ans, et de voir comment il a fait le son New Order. Ce deuxième album sort en mai 1983, pratiquement 3 ans après le suicide de Curtis, et laisse apparaitre des signes de maturation notables. En effet, si Movement  fut enregistré dans la foulée de l'année 1980, comme pour enterrer le souvenir d'un échec, se dérober de la peur de ne plus exister et inscrire dans l'histoire ce nouveau groupe, Power, Lies & Corruption prend son temps. La première pierre fut jetée, c'était semble-t-il le plus important.
C'est qu'en 3 ans des choses se sont passées. En 1981, la Factory et New Order repèrent dans le centre de Manchester un magasin de bateau à moteur, anciennement une manufacture de textile de l'ère victorienne. Cela deviendra en mai de l'année suivante la Haçienda, club mythique dont l'existence même était un manifeste (comment ne pas regretter ces temps où l'electro -sous toutes ces formes- était un mouvement à l'enjeu véritablement esthétique ?). Toujours en 1981 Martin Hannett, producteur de Joy Division et nécromancien aux cernes lourdes qui impregnait ce qu'il touchait d'un son froid, inquiétant et spatial, claque la porte de la Factory en plus ou moins bons termes. Dès lors les gars de New Order deviendront leur propres producteurs. C'est que les choses ne pouvaient plus être comme avant, et les matins noirs de Manchester allaient lentement passer ; l'Angleterre allait se trouver de nouvelles expressions.

Et en effet, l'album qui nécessita davantage de matériel électronique dans son élaboration fut précédé dans sa sortie par le fameux single Blue Monday qui, deux mois avant, donnent à Manchester des airs de Dusseldorf : le crossover entre post-punk et musique électronique est consommé. Comme souvent chez les groupes anglais de cette époque, New Order a un sens aigu de sa représentation, que ce soit dans les médias ou dans le graphisme ascétique et tranchant de Peter Saville. Ce qui permet malgré les évolutions de garder une cohérence artistique singulière. La pochette de Saville qui n'est autre qu'un tableau du peintre réaliste français Henri Fantin-Latour, se laisse lire comme l'album ; le code couleur à droite de l'image est comme l'électronisation d'un contenu déjà classique.
En réalité New Order hérite de l'esthétique de Joy Division, c'est-à-dire d'une sobriété presque froide des signes qu'ils donnent à lire, d'une dématérialisation du groupe. Ce qui vient changer et qui sera peut-être caractéristique de New Order c'est que ce no-look n'est plus la recherche d'une sublimation pure, sans icônes, d'un malêtre existentiel mais la recherche du commun populaire. Les titres de chansons sont généralement de noms de films, les textes sont quelconques et presque triviaux, l'absence d'un chanteur attitré comme l'éviction du Lead Singer Syndrome. Tout semble écrit pour faire écho d'un ordinaire saisissable par chacun. On ne le repetera jamais assez, New Order est un groupe populaire.

Power, Lies & Corruption est aussi caractéristique de la rupture avec Joy Division dans son contenu musical. Même si New Order livre ici une oeuvre à l'emballage froid, probablement dans sa discographie la plus proche de Kraftwerk, nous avons les deux modes majeures de leur musique. C'est-à-dire d'une part une pop au sentiment élégiaque non loin d'un certain, disons, bucolisme synthétique (Age of Consent, The Village, Your Silent Face) et d'autre part une électro anguleuse bien anglaise (586, Ultraviolence, Ecstasy). La carrière du groupe dans l'ensemble se situera, parfois avec maladresse, entre ces deux pôles.
Le changement de cap est palpable dans l'organisation même du groupe. Movement montrait Barney et Hooky s'échanger les parties vocales, en essayant de garder le ton tragique de Curtis ; désormais c'est la guitariste qui s'occupera du chant de façon définitive, quitte à chanter faux. Nostalgique, on imagine volontiers Barney courir au travers d'arbres digitaux et s'émerveiller d'un papillon binaire pendant que l'inévitable Hooky joue de sa basse comme de la guitare (les cheveux gras, les jambes écartées, toujours). Alors certes, d'aucuns me diront que ça a vieilli. Bien sur que lorsque l'on écoute The Village on peut se dire que ça a vieilli, probablement plus que les productions de Hannett, mais il faut regarder ce qui se faisait en 1983. La comparaison avec les Cure est révélatrice. Ces derniers qui à l'époque sortent de leur implacable triptyque coldwave rompent avec leur passif d'une façon outrageusement plus bariolée avec la sortie de Japanese Whispers, compilation haute en couleurs et en synthés. Power, Lies & Corruption à côté c'est tout de suite plus sobre. Sans même parler de Depeche Mode et son écolopop (!) Construction Time Again, qui n'a d'intéressant que la pochette**. Bien sur, ce n'est pas du tout la même chose, pas du tout les mêmes groupes mais quand même. Il est intéressant de voir que New Order par son histoire et sa sobriété médiatique se voit évacuer la possibilité mortifère d'être considéré comme un groupe de garçons-coiffeurs (ce qu'ils n'ont jamais été, mais ne sait-on jamais, certains singles sont confondants).

Power, Lies & Corruption est alors un album important car il est le premier produit par le groupe lui-même. Dont acte : c'est ici que la couleur des sons change, la musique du groupe prendra ces contours élégiaques plutôt que tragiques. C'est aussi un album plus abouti et significatif que les deux suivants; car moins ringard que Low-Life (1985) et plus iconique que Brotherhood (1986). Si ce n'est l'œuvre du nouvel ordre que l'on préfère, c'est probablement la plus définitive. Ce disque est presque un acte de foi synthétique, et en ce sens  on ne pouvait rendre hommage à New Order qu'en reprenant Power, Lies & Corruption.
Puis l'album se clôt sur une ballade électronique froide et sobre comme l'hiver avec ce texte quelque peu grandiloquent qui pourrait avoir été écrit par Martin Gore, mais au final seulement par New Order. Barney qui chante comme s'il faisait trop tard des reproches, répète jusqu'au bout cette ritournelle difficile : leave me alone.

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*Galette qui comporte quelques belles relectures, reprend dans l'ordre les plages de Power, Lies & Corruption ainsi que quelques autres singles de New Order sortis en ces mêmes temps. A écouter alors la géniale reprise de Murder par K-X-P, qui tranche dans la nuit comme une pinte brisée.
** Depeche Mode, encore alors dans une attitude plus naïve, se lassera de sa propre légèreté quelques années plus tard avec Black Celebration (1986). 

mercredi 25 janvier 2012

Technique : New Order à Ibiza

Cinquième opus de New Order, Technique est surtout le dernier album d'une décennie qui fut leur plus faste période. Il est enregistré au Mediterranean Studios d'Ibiza en 1988, au moment où se développait avec engouement ce que l'on appelait alors le Balearic beat, comme pour mieux jouir à la source des rythmes dansants. Rappelons qu'à cette époque la scène rave prend de plus en plus d'espace aux Royaumes-Unis et le mouvement Madchester, syncrétisme de cultures musicales, est sur le point d'éclore. New Order, qui en enfants terribles de l'héritage Kraftwerk restent toujours très au fait de ce que les machines puissent apporter au post-punk, se sont épris de la sous-culture dance depuis leurs nuits new-yorkaises au Paradise Garage : cela va sans dire que leur démarche artistique et commercial envers la Haçienda est au diapason du petit monde qu'ils voient se balancer. Technique est en quelque sorte, dans ces contours plus house qu'électro, l'étape logique et essentielle d'une caractérisation progressive d'un groupe fasciné par les platines.
Ainsi Technique est pour certains le point de non-retour à partir duquel New Order deviendrait inexcusable; personnellement, c'est mon chouchou.
C'est vrai que l'album pris comme ça a de quoi surprendre. En commençant par la pochette : Peter Saville qui s'occupe de l'imagerie des 4 mancuniens depuis Joy Division, d'habitude si sobre et idéaliste dans ses travaux nous lâche ici une horreur délirante bien au goût de l'album : criard, chimique et mauve comme un cacheton d'ecstasy. Lorsque ce dernier s'expliqua avec le Guardian sur ces différentes pochettes, voilà ce qu'il en dit :

It’s a very bacchanalian image, which fitted the moment just before the last financial crash and the new drug-fuelled hedonism involved in the music scene. It’s also my first ironic work: all the previous sleeves were in some way idealistic and utopian. I’d had this idea that art and design could make the world a better place. That even bus stops could be better. In some ways it’s also quite neo-Warhol.*

Bacchanalien et ironique, les adjectifs sont, pour ainsi dire, donnés. Car ici New Order se permet tout : du bêlement de moutons (si, si!) aux bruitages de pistolet laser (ou ce que vous voudrez) jusqu'à un Bernard Sumner qui avec dans la voix la suavité la plus grasse nous fait ses péroraisons de soûlard dont je laisserai à chacun l'appréciation :

You know I've met a lot of cool chicks
But I've never met a girl with all her own teeth
That's why I love you babe
That's why we could be
But you're too young
Pour rester dans l'allégorie, imaginons un instant Peter Hook, lad évident à ses heures perdues -barbe grasse et cheveux longs-, ivre de pilules et de Corona se trémoussant sur les pistes alors dorées des îles Baléares. Voilà, Technique c'est un peu ça, la java des mancuniens à Ibiza.
Vague d'ivresse où dance et rock communiquent avec allégresse, on ne peut pour autant oublier ces ballades à la mélancolie solaire auxquelles New Order a su donner le son. Et le disque derrière ses airs ironiques traverse régulièrement des havres nostalgiques qui, contrairement à ces espaces hédonistes, sont d'une certaine sobriété. Parce que la fête connaît aussi ces moments de lucidité solitaire Loveless, Guilty Partner, Vanishing Point et Dream Attack m'apparaissent comme encore plus tristes. Ce sont ces matins perdus où décuvant les cheveux au vent, l'haleine un peu lourde et le regard hagard, Hooky foule de son pied nu la plage de Formentera, saisissant par instant la futilité de cette vie festive.

Comme souvent avec New Order la musique est avant tout mélodieuse, et les mélodies, elles, sont simples (vous avez dit évidence?). C'est en ce sens que leur musique est populaire. Le chant léger de Sumner, ici plus lointain et quelque peu réverbéré, vient se poser agréablement sur la musique. Et comme il est légion chez eux, les aspects synthétiques de leur musique sont parfois un peu ringards. Mais diantre! là est justement le plaisir un peu coupable. Comment ne pas se délecter du côté un peu pouet-pouet complètement délirant de Mr Disco ? En cela c'est un album incroyablement attachant, car c'est un grand disque hédoniste mais pas que; il faut savoir s'y promener comme sur une île solaire pour y découvrir les différentes humeurs. Malgré ces apparences, Technique n'est pas qu'une pilule d'ecstasy, c'est là sa beauté. 
Témoignage d'une scène aussi courte que brillante que nous fantasmons aujourd'hui volontiers, il est aussi l'expression d'un groupe décomplexé, à l'aise avec sa propre musique (il n'y a qu'à regarder comment New Order débarque fin 1988 avec Fine Time à Top of the Pops**). Technique est l'ivresse d'une bande de potes qui ne peut durer, laissant après elle le retour à une décennie difficile. Pour preuve New Order sortira en 1993 le vulgaire Republic.
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*J'invite les amateurs de New Order et des pochettes très esthétisées de Peter Saville à jeter un œil sur ses commentaires qui bien qu'anecdotiques restent éclairants.
** Apprécier la danse extatique de Barney et le look cheveux gras-long/veste en cuir de Hooky, qui joue de la basse comme Slash de la guitare : les jambes très écartées.

jeudi 19 janvier 2012

Stone Roses et la Parousie

Pour les amateurs de mythes rock et de légendes pop, le second -et dernier à cette date- album des Stones Roses constitue un cas d'école. Groupe mythique à l'unique album, le second vient sceller fin 1994 la carrière du groupe. Album que l'on se plaît à détester, il aurait fini par désunir le groupe et viendrait marquer la musique des 4 lads d'un anachronisme fatale. Second Coming, parce que c'est ainsi qu'il se nomme, serait raté.
Ce qui est intéressant de remarquer c'est que loin d'effiler le mythe, le ratage lui donne finalement corps : c'est là la nature essentiellement tragique de la mythologie occidentale.
Surtout qu'à l'origine le titre de l'album joue sur l'aspect factuel comme sur celui mystique (pour ne pas dire religieux). Si Second Coming réfère à la seconde venue d'un groupe qui n'avait rien sorti depuis 5 ans et demi, il renvoie surtout par métonymie à la Seconde Venue du Christ (Parousie), vous savez ce grand rigolo qui décida un jour qu'il fut bon de prendre l'air à poil sur une croix. C'est dire la dimension prophétique que prend alors le nouvel album des Stone Roses, avec quelle appréhension on doit attaquer l'œuvre salvatrice* d'un groupe qui a tant marqué la culture populaire britannique (et auquel les anglais restent encore aujourd'hui très attachés).
Pour cela on est en droit de se demander pourquoi l'album est tant répugné, car quand même, il comporte de beaux morceaux de bravoure. Alors pourquoi si je dis que j'aime bien Second Coming, au milieu d'une discussion avec de férus inrockonnards, c'est tout de suite moins cool que si j'avais porté au pinacle le premier opus ? Oui, le vertige métaphysique se fait sentir sous nos pieds : pourquoi ?

Pour répondre, il faut savoir de quoi on parle. L'album ouvre sur une introduction floydienne aux percussions et à l'ambiance tribales, avec des riffs zeppeliniens comme des serpents qui surgissent de-ci de-là : déjà le pop lover prend peur. Breaking into Heaven surgit comme le déchirement d'une réalité pour une autre : vous voilà au paradis (c'est ce qu'ils disent). Un paradis, soit dit en passant, qui ressemblerait plus à un Fools Gold hard rock qu'à du Sally Cinnamon. Pour finir de décourager notre ami hipster, la piste se termine sur de furieux tricotages de guitare sous perfusion Page : ça y est, on est bien loin de la pop en pain d'épice des débuts du groupe.
Sans même parler de Driving South qui prend le relais, blues-rock bas-du-front qui ne sonne même plus comme un anachronisme en période britpop, mais comme un véritable vortex spatio-temporel. Alors là, non, ce n'est plus possible, autant d'outrages au bon goût sonnent pour les oreilles du hipster comme des insultes blasphématoires au temple de la coolitude indie. Notre ami qui esperait naïvement mouvoir sa mèche de gauche à droite au rythme de synthétiseurs s'en retourne siroter en esthète son frappuccino à la framboise.

Tout de même, c'est vrai que c'est curieux toutes ces guitares. Comme me le suggéra un ami, on pourrait presque retitrer l'album Regarde comme je joue bien de la guitare. D'ailleurs, du propre aveu de Squire (et contre les accusations ex post de Brown à propos de sa surconsommation de drogue) le tricot lui était dans ces périodes un peu systématique : "my only excess was guitar solos". En fait si on regarde les interviews de l'époque, l'album répond à la volonté des Roses de sonner plus dur et plus live**, le bassiste Mani dira dans un entretien fin 1994 "I never listened to Hendrix or Zeppelin until much later on in life" : vous connaissez désormais les coupables. Et les différents médias ont bien raison de souligner que ce qui est recherché tout au long de l'album est le groove, car ce n'est plus les psychédélices à la cannelle auxquels on était habitué que l'on trouve ici mais bel et bien du groove. Ce mana qui vivifie et exalte la musique, qui la rendrait chaude et sexuelle. C'est quelque part dans cette recherche sacrée que nos valeureux lads se seraient perdus.
Sont pas beaux nos 4 lads en anorak ?
Depuis les débuts du groupe il y a un décentrement progressif de la musique : l'élément central est toujours moins la voix de Brown que la guitare de Squire. Même si les Roses s'étaient fait une spécialité des morceaux qui s'allongeaient dans des digressions instrumentales d'une belle cohésion musicale, ici le lead est donné par une guitare qui tranche comme dans du Purple Haze.
Certes, Ten Story Love Song, Tightrope et How Do you Sleep font figures de pop songs au demeurant stoneroseniennes, et viennent à rappeler que c'est un groupe qui se dégustait avant tout comme des sucreries (je ne saurais que trop vous conseiller l'écoute de l'excellente compilation The Complete Stone Roses, qui permet bien de cerner le paradigme des Stone Roses première période). Néanmoins, tout cela est moins psychédélique qu'alors et nettement plus dans un esprit feu de camp qui, à mon sens, divise. Peut-être, au final, seulement Tears pourra consoler tout le monde.
C'est probablement là qu'il faut chercher la raison de la défection des Roses : leur musique ne correspondait plus vraiment à ce que les anglais aimaient chez eux . Et si même les anglais ne soutiennent plus leur groupe culte alors rien ne va plus (et en effet, rien n'est plus allé, puisque 15 mois après la sortie de Second Coming, Brown et Squire écrivent la fin de l'histoire).
Aussi, c'est un album un peu long (14 pistes dont un bonus anecdotique et 66:25 minutes au compteur) mais surtout ambitieux dans ses formes et influences.

Et de leur exemple, on peut tirer une leçon générale : lorsqu'un premier disque devient immédiatement trop important, il faut éviter de laisser le temps s'écouler avant la prochaine sortie pour étouffer le culte, et aussi, se détourner de la (trop souvent) mauvaise tentation du double album. Accepter trop pleinement son statut d'icône amène à une relation forcément conflictuelle avec son public qui finit par abîmer la création artistique.
On pourrait presque comparer leur cas à celui de la saveur (plus très fraiche d'ailleurs) américaine du moment : les Guns n' Roses***.
Décidément le contexte socioculturel a glissé, et ça a même tellement glissé que le groupe s'est trouvé dans une eau où il n'avait plus vraiment pied, le malaise viendrait du fait que les Roses ne soient déjà plus les Roses : "the resentment that the Roses, divorced from the cultural moment that gave them meaning, were now just another band" écrit à l'époque le journaliste Simon Reynolds.


Alors qu'est-ce qu'on fait avec Second Coming ? On peut partir du film Shaun of the Dead lorsque Ed et Shaun essayent de tuer les zombies à coup de vinyles. Dans le choix contraignant des disques à préserver face à la mort, Ed sort Second Coming et Shaun s'exclame un peu sur la défensive"I like it!". Alors voila, on est un peu dans la même situation, si on ne sait pas trop quoi en faire, ne l'utilisons tout de même pas pour tuer des zombies...
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*"Personally,I don't think the music scene has been as weak as this...ever." dira Mani aux journalistes du Big Issue en décembre 1994. 
**Il suffit de se reporter à l'EP Crimson Tonight, seul témoignage live officiel, pour se convaincre que sur scène ça produit l'effet escompté et que Brown, en bon lad, ne chante pas toujours juste.
***Pour la petite anecdote, l'indécrottable Slash s'était proposé comme guitariste après le départ de Squire. On a évité le pire.

vendredi 6 janvier 2012

Le blasphème confortable : lectures croisées

Dernièrement, on s'est beaucoup interrogé sur la valeur du blasphème, car ses signes semblent apparaitre un peu partout, des clips de Lady Gaga aux campagnes publicitaires. Bien sur, à ce titre, on ne se demande plus s'il s'agit véritablement de blasphème, tout de même bien peu de nuances dans les réactions sont toujours à déplorer. Que ce soit d'un côté comme de l'autre : ceci est une fatale évidence, nous allons voir pourquoi. Au fond nous faisons face à une rhétorique cyclique qui vient et revient, une occurrence qui s'ignore comme occurrence et se croit toujours neuve : c'est pourquoi on en fait à chaque fois toute une histoire. 
Le Piss Christ de Serrano

Je désire ici faire résonner plusieurs textes qui traitent pertinemment du sujet, celui de Pierre Jourde ("Pipis académiques") écrit sur son blog, celui de Philippe Bilger (" Comment le blasphème est devenu tendance"), avec l'introduction à Lacan de Slavoj Žižek ("Comment lire Lacan", Antiphilosophique Collection).  Le premier s'appuie sur le scandale qu'eut provoqué le Piss Christ de Serrano (photographie réalisée en 1987 qui représente une figurine du Christ baignant dans un liquide de sang et d'urine) et pose très clairement les rôles que s'attribuent naïvement et complaisamment (ce qui est un pléonasme) les acteurs :
En réalité, l’opposition de l’artiste libre et rebelle et des pauvres croyants atteints dans ce qui leur est de plus sacré est une pure escroquerie intellectuelle. Ils ont besoin l’un de l’autre, ils se nourrissent l’un de l’autre. Les croyants, parce que l’artiste leur fournit l’occasion de serrer les rangs et de se rassembler autour d’une foi qu’ils prétendent menacée, offensée, salie. L’artiste, parce que la réaction des offensés fait parler de lui, et lui confère le statut d’homme libre luttant par l’art contre l’obscurantisme.
Ce passage a le mérite de souligner la dimension proprement théâtrale de ces polémiques de comptoir. Chacun se cramponne à son statut et y voit l'opportunité de se réclamer comme tel. C'est ainsi que Bilger commente le malaise qui pris sur le plateau télé de Taddei lorsque les intervenants traitaient de la pièce de théâtre Golgota Picnic (spectacle de Rodrigo Garcia qui a provoqué les émois pour ces références provocantes -certains diront ad hoc- relatives à la figure du Christ) : il écrit n'avoir pas été étonné du sens du propos, allant dans une permissivité franchement banale, toutes les personnalités présentes ayant accouru à l'opportunité de se voir les défenseurs de la liberté d'expression (qui, à ce stade, est bien commode à protéger).
Surtout il écrit :
A la suite de cet agacement rentré, le Monde, dans sa rubrique Culture et Idées, a consacré une étude au blasphème en l'annonçant de cette manière : « Polémiques sur des pièces de théâtre, caricatures du prophète de l'islam : les atteintes au sacré font scandale. Paradoxe : ces manifestations interviennent dans une société sécularisée ».
Ce paradoxe qui n'en est pas un, peut être réfléchi en considérant comment pourrait se structurer l'inconscient athée. Quand bien même il faudrait savoir ce qu'on entend par "société sécularisée", c'est surtout parce que la société se prétend justement sécularisée que ce genre de polémiques prend corps.
Si on revient un tant soit peu sur la définition du blasphème (chose que l'on fait manifestement peu), il vient "parole, discours qui insulte violemment la divinité, la religion et, par extension, quelqu'un ou quelque chose de respectable."
Or on pourrait à ce stade, poser que la religion n'est plus vraiment dans notre monde occidental considérée comme quelque chose de respectable, du moins sincère (on suspecte souvent au religieux des vices intolérables, moi le premier). Bien au contraire, dans certains milieux qui se veulent progressistes, la religion est une terrible atteinte à l'autonomie de l'esprit et de surcroit d'un caractère vieille école qu'il faudrait au plus vite moderniser. N'étant pas moi-même un religieux féru, par la simple évocation du sacré j'ai parfois provoqué les remarques caustiques de ceux qui se croient des esprits libres qui, loin de militer pour l'acceptation d'Autrui et son insondable différence, imposent leur petit dogme anti-religieux au nom de la tolérance (terme désormais vide, car la tolérance ne peut prendre sens que sur fond de différences) .
A cet égard nous pouvons lire cette situation avec Lacan, comme le fait brillamment Žižek  :
L'athée moderne pense qu'il sait que Dieu est mort; mais ce qu'il ne sait pas, c'est que, inconsciemment, il continue à croire en Dieu. Ce qui caractérise la modernité ce n'est plus la figure traditionnelle du croyant, qui nourrit secrètement des doutes sur sa foi et s'engage dans des fantasmes transgressifs; aujourd'hui nous avons eu au contraire un sujet qui se présente comme un hédoniste tolérant adonné à la poursuite du bonheur et dont l'inconscient est le site d'interdits : ce qui est réprimé ce ne sont pas des désirs ou des plaisirs illicites, mais les interdits eux-mêmes. 
C'est parce qu'il faut être athée qu'il faut réprimer sous toutes ces formes le discours religieux qui, certes fort maladroitement, essaye de se prévaloir. Parce qu'il ne faut laisser échapper aucun doute quant à sa liberté d'esprit et son caractère voltairien, on continuera à cautionner des œuvres sans s'interroger sur leur visée proprement artistique. Ainsi écrit Žižek "au lieu d'apporter la liberté, la chute de l'autorité oppressive donne ainsi naissance à de nouveaux interdits plus sévères."
Les espaces de nuances ainsi colmatés, la doxa refuse un troisième terme au couple binaire pour/contre, sans quoi il ne ferait plus sens. C'est que la rhétorique militante (qu'elle soit pour ou contre la religion) est pauvre car elle pense se suffire à l'évidente évidence qui la fonde. Comme d'habitude, il n'y a rien de plus oppressif que ce qui semble aller de soi, pensons toujours ce mot de Brecht : sous la règle l'abus. Retenons d'ailleurs que chez Sartre, c'est l'imperméabilité au doute qui caractérise le "salaud", à bon entendeur...
Scènes de l'Inquisition. Tableau de Eugenio Lucas (1824-1870).
D'ailleurs, ceci nous amène à demander si un blasphème sans risque est un blasphème ? Un artiste qui blasphème en sachant qu'il peut être persécuté (le blasphème se pratique depuis au minimum trois siècles, comme le rappelle Pierre Jourde, et jusqu'en 1789 avec de vrais risques) accepte de prendre corps avec son œuvre, et doit vivre avec l'horizon de mourir pour elle. Alors, à cette condition, l'artiste gagne la liberté -car la condition d'artiste n'est pas sans conditions. Par exemple on ne saurait galvauder le marquis de Sade, qui passa tout de même 30 ans de sa vie en prison, avec les tribulations vaguement pornos de Marie Darrieusseucq.

A ce stade, comme disait Barthes les petites transgressions font les grands conformismes, car tout en se présentant comme l'indispensable pendant subversif, elles soutiennent en fait l'ordre qu'elles transgressent, où comme l'écrit Žižek "ces produits annexes involontairement pervers, loin de menacer authentiquement le système de la domination symbolique, sont, en tant que constructions transgressives, son soutien obscène non avoué".
Pour terminer ce billet il me semble de bon ton de citer cette belle et drôle phrase de Jourde, à l'égard de la rhétorique pro-religieuse qui, dans ses déploiements hystériques (certains blogs sont éloquents), creusent toujours plus le fossé entre ce qu'elle prétend être et ce qu'elle est réellement : "ce n'est pas parce qu'on est croyant qu'on est obligé d'être con".