lundi 23 avril 2012

Twin Arrows : vérités et représentations du blues


On ne sait plus trop quoi penser des formes modernes du blues et de ceux qu'on présente  plus ou moins comme ses épigones. A longueur d'articles on vient buter sur les mêmes références, du culte malhabile livré aux White Stripes jusqu'aux saucisses endimanchées que sont les Kills (puis les Black Keys qui, patatras, déclarent qu'ils n'écoutaient jamais du blues mais plutôt Wu-Tang, franchement on les aime bien mais faudrait pas pousser...). D'une manière générale les représentations collectives du blues ont vrillé et ses codes ont été récupérés à la grande, je n'apprends rien à personne. Qu'il n'y ait plus vraiment de Noirs aujourd'hui pour se coller à l'exercice est une banalité consentie par tous. Surtout, une fois que les derniers représentants historiques eux-mêmes brandis pour divertir la société bourgeoise (voyez B.B. King et ses tournées à 100 euros la place) seront morts, on finira par oublier qu'initialement se fut une musique qui adjurait l'infortune.
Cette gentrification semble si nette que l'apparition dans l'industrie musicale d'un personnage aussi anachronique que Seasick Steve, dont le sens commercial est volontiers archaïque, reste remarquable. Naturellement, qu'on puisse faire de la musique comme ça en 2006 n'en reste pas moins un cri solitaire, car le véritable bluesman n'a pas de combat sinon celui évident de son âme. Le retour du blues, comme mouvement culturel collectif, l'intéresse autant que de jouer pour une marque de fringue à la mode.
L'époque a fini par coincer la musique du diable dans ce truisme qui la dépouille de son histoire : le blues est la lascivité. N'est-ce pas là ce qu'on entend toujours à propos de la voix d'Alisson Mosshart, de la guitare de Dan Auerbach ? Pourtant loin d'être réductible à son élément sexuel, le blues est avant tout la faute à pas de chance. Blues is not a matter of color. It's a matter of bad luck.

Alors au moment où Jack White nous pond sa dernière chipolata, détournons notre regard vers d'autres terres. Car c'est de là où on attendait plus rien, d'un Paris qui ne fait rêver plus grand monde, qu'émerge un collectif râblé qui bourlingue sur les routes damnées du grand Ouest américain circa 1970. Twins Arrows, nom du groupe et du premier album dont il est question, ne trompe pas sur ses références. Car en réalité Twin Arrows n'est rien d'autre qu'une ville fantôme de l'Arizona, dans le sillon de la route 66, dont il ne reste aujourd'hui que l'enseigne anodine du poste de traite. Des flèches jumelles, plantées là dans le sol comme des reliques, qui sont devenues une sorte d'édifice curieux, vaguement pop art, dont le seul mérite est d'avoir survécu aux affres du temps.
Surtout, ces flèches n'indiquent rien d'autre que l'abandon et le souvenir d'un coin autrefois fréquenté. L'emprunt des Parisiens n'a alors rien d'une allusion innocente, car en se jouant de toute cette mystique américaine, c'est bien ce qu'évoque leur musique : la poussière et les fantômes.
Entre Robert Indiana et Claes Oldenburg, parfaitement par hasard
Autant dire d'emblée que leur blues rock s'amène, bite et couteau dehors, pour ouvrir les brèches du temps et nous renvoyer aux Doors dernière période, alangui dans une production garage. Le riff de Black Trombone piqué à Crawlin' King Snake ne dément pas. On découvre une voix chaude de femme qui sait tirer profit d'étonnantes inflexions comme le Morrison dans ses jours bleus, deux guitares qui conversent un verre de Jim Beam à la main, appuyées par une section rythmique solide qui a le sens du break pour donner un dynamisme couillu à des compositions aussi fraiches que le rock. On le sait, il n'en a jamais fallu plus que ça pour que le bon vieux train reparte.
La première piste envoyée et c'est tout un blues bar abandonné qui reprend vie. Injured Night, davantage uptempo, se jette dans la gueule du serpent avec un lyrisme limoneux. Le motif à la guitare volontiers plus garage rappelle les Cramps. "Watching my cigarette burn", répété au désir, les bottines frappant de plus en plus fort le vieux parquet miteux. La cavalcade psychobilly du morceau attire l'âme zombie de Lux Interior, qui au comptoir commande évidemment un Bloody Mary aleviné au Tabasco vert.
Au pied levé, on passe à Jinx avec son chant scandé façon The WASP. Une guitare diligente qui dialogue avec la chanteuse lâche des riffs essentiellement kriegeriens, avant que tout s'emballe. "Suck my finger, it tastes sugar ! ". Un break. La guitare maligne qui repart de plus belle, un cri félin, pour une minute d'osmose grinçante. Le pantalon en cuir colle à l'entrejambe, c'est le moment de la ballade pour les autoroutes désertes, Hey Day. Il faut bien se laisser rafraichir par la bise chaude, le temps de mordiller un cigarillo.

Et puis merde, d'un coup on envoie le fond du bourbon pour se donner du courage, jusqu'à la fin on va invoquer les esprits flambés. On reboulonne avec Sleepwalker's Burn (ce titre qui évoque l'incandescence d'une Amérique vaudou !), puis embraye rapide sur Soup of Rocks. Une grosse caisse martèle à contretemps et le pied du micro entre les cuisses, la chanteuse sait brusquer ces messieurs en alternant suavité et rugissement. Sans que l'on s'en aperçoive, s'invite un clavier chill qui fait se réconcilier Manzarek et Booker T. autour d'un gin, jusqu'à 3'14" d'où sortira d'une bouteille de Corona le riff rusé qui ramènera le morceau vers sa batterie conclusive. Pas loin des cabinets (where else ?), le Jimbo se gratte le bide, en s'en reprenant une, de bibine. Il râle, ça pêcherait par redondance, on lui aurait piqué des idées... cette égomanie !

Qu'il attende, les deux prochains morceaux lui feront roter sa bière. Sur White Room, le chant d'Eléonore Michelin s'enroule lentement dans une scansion grave pour buter sur des hoquets piquants. Ça se muscle avec cette batterie admirable qui se joue de tout. Ça part et ça s'arrête. Un jeu de rupture bien senti, les garçons en ont dans le bide. Finalement 5'04'', ça y est, pour de bon : on s'emballe dans une orgie instrumentale à s'étrangler. Pour une fois que ça sent la bite ! C'est le même topo pour Never Known ; on commence avec des cordes anxieuses, une basse rondouillette, des cymbales qui tintillent dans l'attente méfiante, avant qu'au travers des breaks la voix presse ("I never know when I see you again !") des accords presque punk d'en finir. Qui aurait cru que Andy Gill se promènerait dans le coin, décidément.
Cassender's Loteria, plus versatile viendra conclure l'exercice électrique, mélangeant les ambiances avec son orgue psychédélique. En son milieu le morceau troque son blues bourru pour des arpèges de guitare à la Riders on the Storm. On passe d'une atmosphère rouge à celle nocturne et diluvienne des motards romantiques. Il ne manque plus que les samples d'orage, dit entre deux flatulences le Jimbo à peine caustique.

Il n'empêche que dans le fond de la salle il y a grabuge, Blind Willie McTell et ses petits copains réclament leur morceau à la slide. Après tout, on est en Arizona ou on n'y est pas. Question de rhétorique, The Woods viendra bercer les esprits noirs et les ectoplasmes infortunés de la grande Amérique mystique.
Pour la route, un dernier verre, une bonus track concassée. On sort du bar, on en referme la porte. La route 66, ces êtres de fumée et les flèches amarrées au sol se dissipent finalement comme un rêve de minuit. Ça ne restera qu'un fantasme à jamais inatteignable. Et qu'on ne me parle plus jamais de Jamie Hince ou de Jack White.

mardi 10 avril 2012

Histoire d'urgences

A lire cette chronique de Patrick Pelloux parue dans Charlie Hebdo, écrite il y a déjà quelques mois, que j'avais scannée pour sa violence remarquable à propos de la bêtise ordinaire. Si on tenait ainsi tout un roman, on aurait une oeuvre si viscérale qu'elle donnerait la nausée. "C'est l'histoire de la bêtise, qui n'est ni de droite, ni de gauche....".


dimanche 1 avril 2012

Jane traine dans les troquets grunge de Los Angeles

Que s'est-il passé ? On en a tant dit. Ce groupe à l'imagerie caractéristique, junkie et baroque à la fois, qui débarquait sur la place de L.A. comme la fraicheur retrouvée en plein milieu d'une décennie que la critique - avec la réserve qu'on lui connait - voudrait fâcheuse. Artistes visionnaires qui portaient sur leurs dos l'éclat d'une jeunesse déviante, engendrant sur le tas une nouvelle mystique de la cité des anges. Fini le Los Angeles chamanique et hippie des Doors, glamour et espiègle des Runaways, fini celui de Randy Newman ou autres Lobos. Désormais c'etait celui, toxique et grunge, de Jane's Addiction, qui viendra se remplir de son cortège - Rage Against the Machine et System of a Down en tête.
Que s'est-il passé alors pour qu'un groupe qui batifolait avec joie dans l'anomalie siamoise ne devienne qu'une bande de fantoches surannés ? Pour des gars qui tenaillaient le côté sombre de la psyché humaine la pochette de Strays sortie en 2003 ne semble être qu'une blague à l'humour fuyant. Farrell et Navarro ont réussi à se dégoter les cagoles les plus botoxées de la côté Ouest, à milles lieux de la finesse morbide qu'on leur prêtait. Alors on finit par se dire que c'est peut-être ça la véritable déchéance : dans une complaisance ennuyée, rester à la surface des choses telle une prothèse PIP flottant sans direction dans les eaux de Santa Monica.
Voilà ce qui traverse grossièrement notre esprit lorsqu'on dépoussière le premier exercice de Jane's Addiction, album live souvent éclipsé par le dyptique Nothing's Shocking/Ritual de lo Habitual, qui pose avec maturité l'univers du groupe et jette le pont historique entre college rock et grunge. Enregistré en 1987 lors d'un concert au Roxy Theatre d'Hollywood, la bande sera ensuite retravaillée en studio, gardant ainsi la vitalité du live tout en offrant une qualité sonore remarquable*. A la production ce n'est pas sans hasard que l'on retrouve Mark Linett, qui ayant travaillé tout au long de sa carrière avec des groupes de l'Ouest Américain (des Beach Boys jusqu'aux Red Hot), en connait un rayon sur les différents avatars de la musique angeline. Sur la pochette Perry Farrell pose mort dans un artwork réalisé par ses soins : git dans un corset le corps blafard d'un junkie dreadeux qui porterait le visage d'un Kafka californien. Bienvenu chez Jane.

A l'intérieur, c'est une galette qui se construit en deux sets, une montée électrique et une descente acoustique , suivant -on aime le croire- le cycle psychique d'une droguée qui céderait sans surprise à son addiction. La première partie concentre l'énergie sexuelle et délirante du groupe, où s'esquisse un college rock dans la lignée des Pixies gorgé de sang et de libido ; "Oh, I know about war but I just wanna fuck !" scande fidèle à lui-même Farrell sur Pigs in Zen qui, en qualité de frontman narcissique à la croisée de Freddie Mercury et d'un personnage de Mortal Kombat, ne lésine jamais lorsqu'il s'agit de mettre en scène son surmoi**. La batterie énergique de Stephen Perkins et la basse primitive de Eric Avery (influencé par Joy Division et la darkwave britannique) tissent une rythmique noire sur laquelle vient se frotter lascivement les licks glam-metal épilés et transpirants de la guitare navarienne. Sur quoi la voix fluette de Perry se rend musculeuse, ahane, râle, semble user des gimmicks pédérastes à la Mickael Jackson, fait penser à ce qu'aurait pu faire Axl Rose si ce dernier avait été plus attentif à ses références, pour donner vie à des textes complaisamment obscènes semblant avoir pour trait, osons-le, les injonctions surmoïques (appréciez la fin lyrique de Pigs in Zen : "Talkin 'bout the pig / The pig / The pig / The pig / The pig / The pig / Goddamned pig/ The pig-hu ! / Pa-pa-pa-pa-pig !"). C'est comme un concert privé de Prince à Saint-Anne. On monte comme ça de Trip Away à 1% dans une cavalcade cérébrale lancée par le sentiment de toute-puissance d'une drogue.

Puis vient la deuxième phase, moins nerveuse, qui évoque avec sa séduisante guitare acoustique la déplétion post-coïtale***. La voix du lémurien se fait plus trainante, on l'imagine abattu par un flash orgasmique avec I Would for You, ballade éthérée emmenée par une basse fatiguée qui masque dans le fond un clavier (ça c'est Navarro qui se sent toujours obligé de tripoter quelque chose). Elle nous rappelle surtout que Farrell, dans l'attitude proche d'un Lou Reed grunge, aime distiller son romantisme intestinal. D'ailleurs la première ébauche de Jane Says qui suit renvoie à la fois à une mythologie du binaire et au rock velouté du New York warholien. Parce que Jane est avant tout un prénom rock que l'on ne l'use pas par hasard et parce que la chanson en question, chronique urbaine d'une fille débauchée, calibrée pour devenir un hymne de fin de concert,  fait confusément penser au Velvet Underground. Farrell rapporte la réalité décolorée de ses pairs sous fond de guitare ondoyante comme Reed le faisait deux décennies plus tôt ; on l'aura compris, Jane se ballade du côté sauvage de la vie. C'est d'ailleurs sans surprise que suit la reprise sincère de Rock & Roll qui s'étire lentement pour venir copuler avec celle de Sympathy for the Devil, laquelle passant à la moulinette esthétique farrellienne voit son titre raccourci au seul premier substantif. La bande à Farrell emprunte des hymnes de sédition vieux de 20 ans et les rajeunit en les baignant dans du liquide amniotique, démontrant ainsi qu'elle excède habilement l'héritage que l'exercice convoque pour engendrer sa propre identité.

Leur conférant alors un astucieux gout d'inceste, c'est une cure de jouvence pour des titres qui voyaient fuir leur portée subversive - le coup de l'éternel retour du rock, c'est par les canaux obturés qu'il revient. C'est ainsi que la reprise des Stones, sobre et chaude comme jouée un soir d'été, éblouit là où d'autres ont déçu (je vous donne un A, un X, un L). Notre maitre de cérémonie mercurien commence  à chantonner comme un enfant qui, dans la voiture qui l'amène à l'école, chercherait distraitement la mélodie entendue à la radio pour s'égarer peu à peu tel un Axl Rose délirant qui comprendrait quelle merde il est (pendant que Navarro, barbe de bouc et sourcils circonflexes, paluche lubriquement de-ci de-là sa Les Paul noire pour éjaculer un solo richardsien à la dérive). Jusqu'à ce que tout vienne se perturber dans le tumulte mystique de Chip Away. Jane aime dire au revoir dans le vacarme, c'est une romantique. 
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* Le raffut de la foule est celui, enregistré, d'un concert des Lobos.
** Florilège de poésie farrellienne qui ne se limite pas seulement au monde des idées lorsque sa colombe le rejoint sur scène.
**A savoir que le live originel commençait inversement par le set acoustique, puis était suivi par un set électrique beaucoup plus long où le groupe joua 15 morceaux, dont beaucoup issu du futur répertoire Nothing's Shocking.