mardi 21 août 2012

Radio Dept. - Clinging to a Scheme

Prenons le comme un fait, question de genre ou de provenance, The Radio Dept. est un groupe qui intéresse peu la presse. Le troisième album des Suédois est sorti dans une forme d'indifférence médiatique qui entoure en réalité chacune de leur sortie, dont seul le premier et pénible album Lesser Matters s'est à peu près défait grâce à la présence de deux titres sur la bande originale du Marie-Antoinette de Coppola fille.
En fait c'est la rapide adhésion d'une communauté internet de fan qui a permis d'assurer la pérennité historique du combo. Ce qui a probablement plu dès le début chez Radio Dept., c'est qu'il offrait le paradoxe d'une musique à la fois passée et moderne, parce que d'une part elle renvoyait par ses nappes de guitares au souvenir vite dégainé du shoegaze et parce que d'autre part leur technique numérique ne se comprenait que dans le maniérisme arty des années 00. Mais passé le gout du paradoxe, il est difficile de s'arrêter là : car à bien y réfléchir, au delà de la méfiance que toute utilisation faite d'un genre en dehors de son contexte proprement historique devrait susciter, la musique de Radio Dept. s'accommode mal de cette taxinomie agressive.
Si l'esthétique indie, depuis la génération 4AD jusqu'à la charte morale de Johnny Marr*, a naturellement légué au shoegaze la prétention de subvertir l'exubérance commune des groupes de rock, ce dernier a en partie été impuissant à effacer les poses phalliques des guitaristes. On voit bien que des icônes ont fini par réapparaitre : Jason Pierce, Andy Bell, sans même parler de Kevin Shields, qui s'il se présente encore avec un blazer et des tongs, n'est devenu rien d'autre qu'une sorte de guitar hero. Fatalement, pas de shoegaze sans guitares ; à l'inverse, après les illusions soniques des début, Radio Dept. fait une utilisation massive de claviers, reléguant à peu de chose la guitare maigrelette de Duncanson, offrant une musique de plus en plus "claire" qui a d'ailleurs peu à faire avec la saturation sonore de l'espace propre au shoegaze.
Pour le reste, la longévité relative du groupe (dix ans déjà) et la façon dont leur musique s'est élaboré selon une logique intelligible désamorcent les soupçons de hype. Pour les avoir vu au Way Out Festival l'été 2010, soulignons la timidité inconfortable du chanteur, ponctuant ses chansons de rapide "tack", et le no-look fade du groupe qui tranchait avec la population présente - les jeunes Suédois fortement culturés "hipster" ayant très souvent recours aux tatouages, piercings ainsi qu'aux codes vestimentaires convenants.
Ces incohérences ne sont pas une découverte et nous pouvons voir sur internet comment on a essayé de réconcilier le groupe avec des catégorisations inadéquates, spécieusement ad hoc, qui périront probablement fautes de consistance historique et culturelle : twee pop, nu-gaze, etc. S'il fallait dire quelque chose, Radio Dept. semble davantage servir une pop indie moderne, certes rêveuse mais au final concrète, qui jouit, par la discrétion du groupe, d'une autonomie artistique assez remarquable.

En cela, malgré les reports, l'album s'est fait attendre sans hystérie, le groupe ayant entre-temps disséminé deux EP révélateurs. Cette fois, Radio Dept. s'est montré plus volontaire en amenant leur musique dans un positionnement artistique plus singulier, peut-être plus exigeant. D'une part le combo s'est permis de situer sa musique dans un discours politique sur le titre éponyme de l'EP Freddie and the Trojan Horse, salve dirigée contre le premier ministre suédois Fredrik Reinfeldt, puis en affublant la pochette de l'EP suivant d'une esthétique retro-gay. Nous n'y manquons pas : dans cette lignée, Clinging to a Scheme s'espère plus engagé. Après l'introductif et assez dispensable Domestic Scene, Heavon's on Fire s'ouvre sur une sample de Thurston Moore portant un discours anti-système sur la récupération de la culture jeune. Le titre est une petite fulgurance, dont on a rapproché à raison la mélancolie solaire du New Order virgilien. A nouveau sur le néo-dub blurien Never Follow Suit, une sample du documentaire hip-hop Style Wars se fait entendre : la référence type contre-culture est galvaudée mais le message est indéniablement sincère**.
La pochette de l'EP David
Cela dit, quand on écoute Clinging to a Scheme il est difficile de revenir vraiment sur un titre en particulier, sauf peut-être les singles, tant il offre l'impression d'une homogénéité ronde, le tout se filant avec harmonie et sans ennui.
Ainsi contrairement à l'attachant Pet Grief qui, bien que réussi dans l'ensemble, disposait de quelques titres qui ressortaient franchement, Clinging to a Scheme prend le parti de ne pas bousculer l'auditeur en lui indiquant le dessus du panier. C'est là que le groupe semble toucher leur petite forme de grâce, leur disque créant une atmosphère cotonneuse et mitonnée où l'on peut s'abandonner sans difficulté : le plaisir chez Radio Dept. est souvent immédiat, ne demandant pas de discipline contrairement à bien des groupes auxquels on le rapproche (My Bloody Valentine, Chapterhouse - seriously ?). Pour peu que n'on ne soit pas réticent au style, ce plaisir directement accessible devient la marque d'une musique qui ne se cherche pas des complexités, qui quand bien même elle s'élabore (le piano fait une entrée remarqué sur Clinging to a Scheme, s'agençant à merveille avec les boites à rythme et nombreuses samples) ne vous hurle pas sa présomption - tout le travail est en dessous, faisant ressortir une simplicité reposante à l'écoute.

Aujourd'hui, il semble que nous puissions le dire avec le recul, c'est peut-être l'album qui gagne le plus à l'épreuve du temps. Rien ne crie ici, et c'est bien ça qui nous charme tant - faire face a une oeuvre timide et transparente, et qui reste malgré tout reconnaissable. Justement, un album a redecouvrir en fin d'été ; il n'est pas possible de résister à la petite explosion de bonheur nostalgique qu'offre Radio Dept.

____________________
*Charte bien connu sur internet, dressé au magazine Guitar Player en janvier 1990.
**"Every time I get on a train, almost everyday I see my name, I'll say: "yeah y'know I was there, I bombed it". It's for me, it's not for nobody else to see, I don't care about nobody else seeing it. All these other people who don't write, they're excluded. I don't care about them, they don't matter to me, it's for us".