En mai 1980, par la mort de Ian Curtis, le groupe Joy Division se libère d’une voix trop grave et donc forcément insoutenable. De cette allègement, naitra New Order, groupe existant par une contingence (une mélancolie, déjà).
Le but n’est pas de faire une critique ni un article, mais seulement d’essayer d’offrir des points de fuite à la question suivante : Qu’est-ce qui rend la musique de New Order si touchante ?
(point de fuite : point imaginaire destiné à aider le dessinateur à construire son œuvre en perspective. Une chanson de New Order ne s’appelle-t-elle pas Vanishing point, point de fuite ?)
Pour rester dans le domaine de la représentation : qu’est-ce qui rend l’image de New Order si attrayante ?
Je lisais que la musique de New Order était d’une mélancolie solaire. Je trouve cela (évidemment) juste, mais au fond ce n’est peut-être qu’une redondance. La mélancolie est un sentiment solaire, printanier (le printemps est la saison où la nature fleurit à nouveau, les rancunes et les regrets aussi). Bernard Sumner ne semble chanter qu’au mois d’avril (on a accolé ce pléonasme de mélancolie solaire à Marc Lavoine, mais là, je ne sais pas pourquoi, on y croit moins).
Si on écoute Joy Division en hiver, New Order prend le relais la saison suivante.
(La pochette de la compilation Substance de Joy Division est noire, Substance de New Order est blanche – de toute façon des non-couleurs, autrement dit des contrastes forts)
Le thème des textes est toujours un peu banal, parfois un peu hasardeux (une discussion entre les membres pourrait être : « Pourquoi tu as écrit ça? » « Je ne sais, je n’avais pas d’idée »). Au point qu’il est difficile de parler de thème. L’écriture semble être l’impulsion d’un bout de phrase, d'une tournure de mots commune.
Quoi de plus banal et mélancolique que la ligne « you get these words wrong » de Leave me Alone qui tourne en boucle, du « the picture you see is no portrait of me » de Round & Round et du « every time I see you fallin’, I get on my knees and pray » du presque disco Bizarre Love Triangle ?
Ces titres, qui sont, en réalité, de trois albums différents ont ceci en commun : ils sont composés de bribes de phrases que nous nous sommes tous dits peut-être un jour, ce langage polyphonique qui parle sans cesse en nous.
(Gustave Bachelard : « je suis seul, donc nous sommes quatre »)
Or le langage que nous parlons est un langage que nous avons entendu un jour, puis au fil du temps, condensé et approprié (comme s’il venait de nous).
En somme, ce langage qu’ils parlent nous est familier, parce qu’il semble que nous l’avons déjà entendu quelque part, notamment en nous.
(Toute écriture nait du langage existant en nous, évidemment, mais ce qui est difficile est justement de la mettre en ordre, de mettre en accord les voix. Chez New Order on a l’air de s’en ficher un peu)
Sooner than you think est un exemple assez caractéristique à mes yeux de la musique de New Order, au détour d'un alibi (celui de raconter une histoire triviale : une bagarre dans une soirée), elle semble écrire la polyphonie qui s’enchevêtre en nous : Bernard Sumner passe d’un sujet à un autre, le tout dans un ton banal et désinvolte. Or, quoi de plus désinvolte (schizophrénique) que les voix qui parlent en nous ?
A cette règle d'écriture échappe leur premier album Movement (1981), qui est vraisemblablement encore irradié par l’univers de Joy Division, et les albums suivants Technique (1990), qui sont tout de même assez grossiers (on est rebelle sur ce blog).
D’ailleurs le nom des titres n’a généralement que peu de lien avec la chanson qu’elle nomme, ils sont choisis aussi d’une manière hasardeuse (parfois des noms de film : Thieves Like Us, Power, Corruption & Lies ). Le nom des albums est d'un laconisme sobre, un peu intellectuel : Brotherhood (1986), Substance (1987), Republic (1993).
Au final, par une subtile gestion de l’image du groupe, New Order restera ce groupe qu’on voit peu, qui s’efface. Cette attitude qui pourrait sembler un peu intellectuelle (les groupes se glosant de ne pas faire le jeu médiatique sont en fait très mondains dans l’attitude : la revendication de la non-image tourne en image : esthétique de la négation – toujours facile -), New Order réussit à la faire tenir sur ce point tenu, vertigineux, où le sens ne prend pas encore.
Il neutralise leur non-image, au point que rien ne semble tourner à l’égocentrisme : figure de l’image pure. Il n’y à que ça, que cette image, plus rien au delà. Le groupe semble s’effacer derrière cette surface et cette polyphonie.
(Andy Warhol : « If you want to know all about Andy Warhol, just look at the surface of my paintings and films and me, and there I am. There's nothing behind it. »)
N’apparaissant pas, il ne subsiste que cette image pure, le sentiment de banalité peut circuler tranquillement. En ajoutant, que le groupe semble parfois maladroit (Sumner a une voix en apparence peu séduisante, leurs postures live sont sobres, timides).
Finalement, tout le monde pourrait se confondre dans ces chansons, qui laisse beaucoup d’espace à l’auditeur (qui s’est retrouvé dans les chansons des Rolling Stones ? Jagger , phallocrate de premier ordre, laisse de l’espace ?).
L’esthétique de New Order, comme tous les groupes de la Factory, pourraient faire l’objet d’un livre, tellement elle importe dans la valeur artistique du groupe, et semble faire preuve d’un travail fouillé.