jeudi 10 novembre 2011

Fantasme d'éphèbe

A quelques jours du Prix de Flore, il est intéressant de revenir sur le cas peu consensuel de Marien Defalvard, écrivain né en 1992 ayant remporté la récompense susnommée. On en a beaucoup parlé du fait des prises de position très marquées à l'égard du jeune romancier, par exemple celle de Jérôme Garcin. Mais surtout, c'est sa jeunesse qui embrase le débat.
Que l'on veuille ou non, c'est tout le mythe de l'éphèbe qui revient sous un nouveau visage. On active à nouveau la mythologie du génie, et on feint de ne pas considérer son âge. D'ailleurs il est fort à parier que s'il avait 10 ans de plus toute cette histoire aurait été différente, que jamais le terme de génie ne serait sorti.
Et on nous aurait évité ces discussions pénibles sur le style. On semble confondre volontiers le style avec une escalade verbeuse. Lautréamont aurait du style, Camus non. Il est navrant d'entendre pareilles bêtises après un siècle de littérature qui a fracturé la conception du style comme pure forme. Car j'évoquais déjà les bénéfices du Degré zéro de l'écriture sur l'évacuation du n'importe quoi, citons :
Quel que soit son raffinement, le style a toujours quelque chose de brut : il est une forme sans destination, il est le produit d'une poussée, non d'une intention, il est comme une dimension verticale et solitaire de la pensée.
Alors il ne faut pas tout confondre, le style comme posture n'est pas tenable. Certainement que Defalvard se complaît dans un mythe un peu désuet, prend des poses un peu romanesques. Ce qui fait croire à bien des gens qu'il parle bien français. Je ne reviendrai pas sur son passage chez Laurent Ruquier, que tout le monde a vu. C'est son droit, s'il veut faire revivre l'écriture proustienne, le détail flaubertien (ces adjectifs, mon Dieu, qu'on les brule). Qu'il le fasse, il restera un esthète. C'est un choix, narcissique, qui réclame fortement son désir de rétribution. Le langage est une prison, il faut faire attention avec ce qu'on y fait.
Sans s'en rendre compte, des gens qui disposent d'une qualité d'éditeur ont laché le mot de génie, avec toute sa charge bourgeoise. Associé à son visage de jeune poète trop vieux, se cachant derrière les adjectifs, les clichés affluent et la mythologie continue.
Beigbeder? Mon Dieu, on est déjà en train de le perdre...
Pourrait-on rapprocher son cas à celui de Minou Drouet, poétesse qui suscita des polémiques pour avoir écrit à 8 ans Arbre, mon ami il y a plus de 50 ans. L'indétrônable Barthes dans ses Mythologies (d'une actualité!) dénonçait une conception stupide, qui consiste à croire que la poésie " c'est une affaire de métaphore, et dont le contenu n'est rien de plus qu'une sorte de sentiment élégiaque bourgeois". Nous y sommes, dans ce sentiment élégiaque bourgeois, notamment dans la sinistre déclaration d'appartenance par Defalvard à la vieille droite littéraire. Plus loin Barthes fait référence au "mythe du génie, dont on ne peut décidément jamais venir à bout"; son problème est qu'il est une notion bourgeoise et capitaliste de la  littérature, et ce n'est pas rendre service à ce gamin que de l'enfermer dans ses lubies adolescentes.
C'est ce dont rend bien compte la notion toute bourgeoise d'enfant prodige (Mozart, Rimbaud, Roberto Benzi); objet admirable dans la mesure où il accomplit la fonction idéale de toute activité capitaliste : gagner du temps, réduire la durée humaine à un problème numératif d'instants précieux.
C'est dans cette économie que les gens qui n'ont jamais pris le temps d'écrire pensent voir le génie. Le génie est à l'inverse une histoire de patience. Mais cela la société en fait abstraction, elle glorifie la figure du génie pour en réalité la circonscrire. Une bonne fois pour toute :
Que la société ne se lamente pas hypocritement : c'est elle qui dévore Minou Drouet, c'est elle et d'elle seule que l'enfant est la victime. Victime propitiatoire sacrifiée pour que le monde soit clair, pour que la poésie, le génie et l'enfance, en un mot le désordre, soient apprivoisés à bon compte, et que la vraie révolte, lorsqu'elle paraît, trouve déjà la place prise dans les journaux, Minou Drouet est l'enfant martyr de l'adulte en mal de luxe poétique, c'est la séquestrée ou la kidnappée d'un ordre conformiste qui réduit la liberté au prodige.
Evidemment, Minou Drouet est Marien Devalfard.

samedi 5 novembre 2011

En route pour la Joie

Un type disait un jour que si tout le monde lisait Le degré zéro de l'écriture, tout le monde dirait moins de conneries. Hélas! la parole intellectuelle est destinée à crier dans le vide. Presque 60 ans après, les publicitaires continuent à rester sourds. Barthes serait inconsolable.
Peut-être que malgré les apparences matérialistes, nous vivons dans une période de précarité culturelle considérable. Peut-être pouvons nous la mesurer au poids du Naturel. Barthes écrivit dans R.B. par lui-même :
Le naturel n'est nullement un attribut de la Nature physique ; c'est l'alibi dont se pare une majorité sociale : le naturel est une légalité. D'où la nécessité critique de faire apparaître la loi sous ce naturel-là, et, selon le mot de Brecht, "sous la règle l'abus".
Il n'y a rien de plus oppressif que ce qui semble "aller de soi". Il y a parfois alors cette impression de vivre dans le bon sens. N'est-ce pas ainsi que la Doxa légitime notre système économique ? N'entend-on pas dire que, malgré la crise, c'est ça qui marche le mieux, on le sait. Il n'y aurait pas d'alternative, vu que le communisme a raté. C'est comme ça, on le sait.
A cet égard, la nouvelle publicité du Crédit Agricole ne croit pas si bien dire : "le bon sens a de l'avenir"!

Comme quoi, la pub ne dit pas toujours que des conneries...

Tiens, pour une fois que les publicitaires ont un discours lucide! Le bon sens c'est ce qui se porte bien, particulièrement lorsqu'il s'agit de faire du populisme. Barthes révélait dans le langage poujadien (langage populiste par excellence) l'élément de "bon sens" : préjugé rassurant qui exclut la différence. "L'altérité est le concept le plus antipathique au bon sens", écrivait-il dans ses Mythologies. On peut être sur que chaque fois  que le bon sens est sollicité, le Naturel accoure. On évacue alors sous le bon sens la possibilité pour la différence de s'expliquer. Parce que, c'est évident, ça ne marchera pas, on le sait.
Poujade : parole de l'anti-intellectualisme


Nous n'avons pas connu le communisme, nous sommes nés le Mur de Berlin tombé. Ce n'est pas ce que nous voulons. Ce que nous ne voulons plus, c'est ce discours endoxal qui consiste à légitimer le capitalisme pratiqué aujourd'hui par la nécessité d'un choix supposé binaire. Capitalisme/Communisme, l'un tombe à l'eau. Il n'en reste plus qu'un.
Alors si l'on est sérieux, ou pragmatique (mot très vanté par la pensée dominante), on militerait pour le Capitalisme. Cela parait une évidence, cela parait naturel, et réfléchir autrement ne fera de vous qu'un doux rêveur (personne forcément marginalisée par le bon sens : le rêve étant une "vision non comptable des choses"). Mais pensez : sous la règle l'abus.


En suivant les mots de Barthes, il faudrait ouvrir notre monde, bien fermé sur ses égalités computables, par une dialectique. Autrement, le bon sens aura en effet de l'avenir.