lundi 22 octobre 2012

Facts and Fictions

Ce qui est étonnant avec les Anglais, c’est qu’ils réussissent toujours à faire la synthèse des genres. Ainsi l’exemple d’Asian Dub Fondation, dont la reconnaissance stylistique durant les années 90 s’est vue ensuite condamner à l’indifférence, arc-boutant des pratiques modernes vers un syncrétisme tendu. Le premier LP Facts and Fictions, entre jungle, rap, dub, punk, se dresse effectivement comme un insolent doigt d’honneur à la frilosité bourgeoise. L’élastique Witness vient d’entrée l’annoncer : le flow tassé et la scansion perçante de Master D frappent d’une martialité orientale,  alternant percussions indiennes et ponts fulminants de guitare, sur fond de loops à ressort.

A.D.F. est d’abord un phénomène politique. On le sait, dans les années 50 la Grande-Bretagne connait une forte immigration indienne, pakistanaise et bangladaise à la suite du British Nationality Act de 1948. Un demi-siècle plus tard ce sont les enfants de ces immigrants qui montent le collectif en question, affirmant à rebours leur liberté identitaire ; A.D.F. est en quelque sorte le revers de l’impérialisme culturel britannique.

Le discours alors immédiatement engagé noue, au-delà des considérations musicales, autant avec l’esprit punk des Clash qu’avec celui du rap moderne, au moment où l'un se trouve au point mort (John Lydon publie ses mémoires, année vierge pour Joe Strummer) et l'autre regagne une complaisance hédoniste (California Love de 2Pac, Gangsta’s Paradise de Coolio sortent en 1995). Ce discours se lit partout : Rebel Warrior est la transposition anglaise d’un poème bengali écrit par le révolutionnaire Kazi Nazrul Islam ; Strong Culture est une ode à la puissance diasporique de l’Asie, glissant quelques gouailles lyricales : «And you can tell I'm a fucking paki lover !» ; jusqu’au nom du groupe, qui triomphe de sa sémantique ingénument institutionnelle et de la force symbolisatrice, et non simplement symbolique, de l’acronyme.
A l’instar de N.W.A., l’identité du collectif se veut suffisamment forte pour résister à la récupération bourgeoise, en évitant par ailleurs l’écueil parodique. A.D.F. offre une musique, tant dans le texte (combatif, militant) que dans la composition (moderne, syncrétique), «extrême». Alors les lignes de Jericho, avec son superbe groove spatial, brulent :
We ain't ethnic, exotic or eclectic
The only 'e' we use is electric
An Asian background that's what's reflected
But this millitant vibe ain't what you expected
With your liberal minds You patronise our culture
Scanning the surface like vultures
With your tourist mentality
we're still the natives
You multicultural but we're anti-racist 
De l'acronyme au symbole
Mais Facts and Fictions ne se limite pas à l’ardeur de son message, offrant par ailleurs des purs moments récréatifs : Journey, indo-dub mystique et pluvial, est un moment magique qui repart en son milieu vers un breakbeat cadencé ; Debris est un virulent morceau de jungle/drum and bass, genre alors très prisé outre-Manche ; Return to Jericho, remix cosmique de Jericho, s’écoute avec un délicieux plaisir recru, symbolisant davantage le chanvre que les drogues empathogènes.

Immédiatement testamentaire, tant il marque la récupération rageuse de genres pour les détruire sur le champ, Facts and Fictions dispose de cette dimension euphorique, on n’oserait dire poétique,  qui est celle des premiers albums. L’aspect perfectible des morceaux ne vient que corroborer la révolte, faisant au contraire éclater l’audace de compositions ingénieuses et modernes. Plus aboutis, les prochains albums ne seront jamais aussi impétueux.


mardi 2 octobre 2012

Sauveurs de la Soul ?


Il aura alors fallu 30 ans de maturité artistique à Dave Gahan avant d’arriver à assumer une expression pleinement dramatique. Après le semi-rock quasi-ambient de Paper Monsters, son deuxième album solo Hourglass laissait déjà apparaitre des éléments pompiers décomplexés : l’excellent single Saw Something ne devait pas être facile à accoucher tellement il revelait la préciosité orchestrale du martyr synthétique.

Curieux parcours aussi que celui des Soulsavers, passant d’un trip-hop souvent instrumental, mêlé à des genres aussi hétéroclites que la country ou l’électro, pour aboutir avec Broken, vers une sorte de rock classieux pour films pompeux à forte composante « vocale » (bien que It’s Not How Far You Fall, It’s the Way You Land constituait une transition commode). La collaboration, que partiellement surprenante alors, entre Dave Gahan et les Soulsavers, permettra à l’un comme aux autres d’explorer de façon complète cette aspiration éloquente commune. Car comprenons-nous bien : pour soutenir ce projet esthétique, les Soulsavers ont besoin de belles voix, racées et harmonieuses. En cela le passage de Lanegan à Gahan nous apparait, au delà de la rime (il fallait la faire), moins anecdotique. A bien y regarder, ils ont simplement troqué le vieux coyote roublard américain pour le chat elvissien bien leché, chemise en corduroy et new era cap contre costume trois pièces et pompadour gominé.

Ces considérations générales se confirment vite : l’album, qui débute avec La Ribera, dont on savoura ne serait-ce qu’au titre le gout morriconien, fait présager une musique emphatique. In The Morning, très chargé, émeut ou agace selon l’humeur et la digestion. Longest Day et Presence of God font bloc, charment par l’attention portée à la voix de Gahan mais peinent à se démarquer. Just Try, avec son ambiance de comptine californienne travestie, donne un grand souffle et constitue le décalage surprenant qui aurait mérité davantage de culot. On ne relèvera pas Point Sur, piste instrumentale grandement anecdotique, tant elle n’apporte rien et aurait pu très bien se greffer à un autre morceau à la façon d’une introduction. Take Me Home, deuxième single au clip horrible, est peut-être le titre le plus impressionnant ; voilà une composition qui, avec cette teinture de soul blanche, ce travail remarquable sur les choeurs, amène élégamment jusqu’à l’émotion.

Lorsque cette mesure est trouvée, Gahan peut y aller de ses puissantes imprécations gospel. Alors que Bitterman finit par s’écraser avec ses cuivres grisonnants qui rendent à force l’écoute pesante. Finalement Take, avec son socle de piano, ferme l’album sur les mêmes notes qui l’ont ouvert mais en dépouillant l’introduction de sa dimension western/grande émotion, laissant le profit à Gahan de conclure délectablement avec l’harmonica.


L'album pèche dans son coeur même, c'est-à-dire dans son indéfectible monochromatisme émotionnel, bleu-noir éloquent trop constamment tragique (Mylène Farmer n'a rien à voir ici) dont l'expression finit par s'émousser. Si on n'écoute pas Soulsavers comme du Tortoise, si on accepte le grandiloquent comme un mode expressif valable, il ne manque pas moins que l'album aurait pu aller plus loin dans son genre, moins dans l'expérimentation sonore à proprement parler que dans la subtilité des arrangements dont on n'évite ici, ni le piano, ni les violons, ni l'orgue, afin de renouveller des compositions milles fois entendues. D'autant plus qu'au sein du disque, l'impression que les titres se distinguent difficilement entre eux se fait patente ; comment ne pas le regretter ?

1993, la pochette du single Condemnation :
la claque va partir
Et pourtant, bien que les titres n'aient rien de foncièrement original, qu'ils soient parfois même trop gonflés, il faut bien avouer qu'il y a quelque chose de touchant ; la camaraderie Martin/Gahan, leur sincérité artistique semblent telles qu'on leur pardonnerait tout.
A nous de comprendre : à l'image de la pochette, décorée d'une typographie digne des tatouages de Sinik, illustrant un vieux phono exhalant de sa gorge cuivrée un ectoplasme charnu, il ne s'agissait pas là de faire un chef d'oeuvre, mais de faire un album "à l'ancienne", comme le précise Gahan - on comprend combien cette idée recouvre chez lui le fantasme d'écrire "en groupe", ce qu'il n'a, rappelons-le, jamais vraiment fait. On sait aussi combien ce-dernier aime le gospel, proposant volontiers Condemnation de Depeche Mode comme l'une des plus belles chansons qu'il ait chanté ; alors avec Soulsavers, on l'imagine, ce désir a été poussé à bout, d'où la certitude chez lui que ce fut là son expérience artistique la plus aboutie. Tant pis pour les autres.