Le viol à tort (?)
Sur un fond noir, les pétales de la rose recoupent d'un éclat mat. Le titre même de l'album, quoi qu'on veuille bien en dire (comme l'album Music for the Masses, on l'a surtout dit ironique), ravit par l’effet d'une provocation dans une concision, une sobriété choisies. Avant même d’écouter l’album, le signe se met à l’oeuvre.
Violator est d'abord une entreprise de studio. Qui n’en connaît pas les figures majeures ? Martin Gore le fétichiste, Alan Wilder l’ingénieur, seul véritable musicien du groupe et Flood, producteur emblématique, connu pour son travail avec Nick Cave, Nine Inch Nails ou U2. Façonnées à plusieurs mains, les sonorités nocturnes de l’album font date. Servi de grands textes aux phrases limpides, Violator se pose alors comme un opus voluptueux et sophistiqué. Voyez un peu World In My Eyes, pur joyau érotique, joint le raffinement d'une composition lustrale à l'invitation textuelle au voyage ; du reste, on sait que Bob Smith le reprendra dans une version sino-aérienne, à demi bouffonne.
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| Barbecue à New York |
Que veut dire aujourd’hui Personal Jesus ? On hausse les épaules, un succès ringard des années 90. Quand bien même le titre reste un exemple d’économie : un texte simple, que l'on sait inspiré par la biographie de Priscilla Presley, calé sur le sample d'un souffle et un riff ingénieux. La reprise de ce titre par certains hurluberlus finira de le condamner - même s’il y a toujours Johnny Cash, radieux. Sans même parler de Policy of Truth et Enjoy the Silence, tubes raffinés, désormais agaçants. Encore récement, si Enjoy the Silence a servi pour une publicité Dior, Personal Jesus a préféré promouvoir Armani (et, très anecdotiquement, Dave Gahan la dernière Golf). Sans surprises, la question se pose de savoir si le diamant ne s'en est pas trouvé taché - Violator est un album qui a vieilli.
Le négatif de l’œuvre et son fantôme
Alors peut-être pouvons-nous appréhender Violator différemment. Jouir de ses moments creux, jouir de ce que l’histoire n’a pas retenu : en bref, découvrir le négatif de l’oeuvre. Au travers de Sweetest Perfection, Blue Dress, Clean, on parcourt un album vierge de toutes exploitations récréatives et commerciales. L’explosion finale de Sweetest Perfection, révèle toute la finesse des arrangements, donnant à ce petit univers synthétique un véritable frisson charnel. Que l'on s’attarde aussi sur Clean qui traite de la cessation des addictions (« I've changed my routine / Now I'm clean »). Sa production froide et néanmoins vaillante, révèle toujours l'érotisme en puissance : ici un homme parle de s'être débarrassé de ses addictions alors même que 5 ans de perdition l'attendent. Avouons-le, comme un pécheur dans une figure de prétérition. Parlons aussi des pistes cachées, à la fin d'Enjoy the Silence on trouve l'étrange Crucified ; à la fin de Blues Dress les non moins étranges choeurs de Gore couplés aux machines. La rondeur apparente de l'album (9 pistes contre 11 pour les deux albums précédents) cache des pistes en tiroir, qui ne révèlent que la volonté ergonomique de l'objet - et l'on sait que l'ergonomie est toujours le fait des fétichistes...
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| Sibelius, toujours gai |
Distinguons les morceaux chantés : Dangerous, ode lascive qui est l’inverse de World In My Eyes, le sujet se voyant renversé : il n’est plus celui qui invite au voyage mais celui qui faiblit à la proposition ; Happiest Girl, qui aurait pu figurer sur Some Great Rewards ; Sea of Sin, d’une modernité éclatante.
Puis les instrumentaux : Kaleid, spirale électronique avec vingt ans d’avance, écoutez pour voir ; tandis que Memphisto et Sibeling sont deux pistes avec en charpente un piano, grave ou funeste, qui finissent d’imposer la tension dramatique de l’album. D’ailleurs, si Sibeling se réfère à Jean Sibelius, comment ne pas penser au château de Silling du divin marquis ?
Si l'on peut dire, les faces B constituent moins l’envers d’un album, à l’instar des chutes de studio, que son fantôme ; en bref, elles ne sont pas la part cachée mais la part oubliée. C'est au même titre que les morceaux "négatifs" ou "en tiroir", pour reprendre notre chère terminologie, que les faces B constituent ce qui pourrait nous rester d'un album générationnel. En somme ce qui résiste au classique – c’est-à-dire le non-Violator.



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