vendredi 6 janvier 2012

Le blasphème confortable : lectures croisées

Dernièrement, on s'est beaucoup interrogé sur la valeur du blasphème, car ses signes semblent apparaitre un peu partout, des clips de Lady Gaga aux campagnes publicitaires. Bien sur, à ce titre, on ne se demande plus s'il s'agit véritablement de blasphème, tout de même bien peu de nuances dans les réactions sont toujours à déplorer. Que ce soit d'un côté comme de l'autre : ceci est une fatale évidence, nous allons voir pourquoi. Au fond nous faisons face à une rhétorique cyclique qui vient et revient, une occurrence qui s'ignore comme occurrence et se croit toujours neuve : c'est pourquoi on en fait à chaque fois toute une histoire. 
Le Piss Christ de Serrano

Je désire ici faire résonner plusieurs textes qui traitent pertinemment du sujet, celui de Pierre Jourde ("Pipis académiques") écrit sur son blog, celui de Philippe Bilger (" Comment le blasphème est devenu tendance"), avec l'introduction à Lacan de Slavoj Žižek ("Comment lire Lacan", Antiphilosophique Collection).  Le premier s'appuie sur le scandale qu'eut provoqué le Piss Christ de Serrano (photographie réalisée en 1987 qui représente une figurine du Christ baignant dans un liquide de sang et d'urine) et pose très clairement les rôles que s'attribuent naïvement et complaisamment (ce qui est un pléonasme) les acteurs :
En réalité, l’opposition de l’artiste libre et rebelle et des pauvres croyants atteints dans ce qui leur est de plus sacré est une pure escroquerie intellectuelle. Ils ont besoin l’un de l’autre, ils se nourrissent l’un de l’autre. Les croyants, parce que l’artiste leur fournit l’occasion de serrer les rangs et de se rassembler autour d’une foi qu’ils prétendent menacée, offensée, salie. L’artiste, parce que la réaction des offensés fait parler de lui, et lui confère le statut d’homme libre luttant par l’art contre l’obscurantisme.
Ce passage a le mérite de souligner la dimension proprement théâtrale de ces polémiques de comptoir. Chacun se cramponne à son statut et y voit l'opportunité de se réclamer comme tel. C'est ainsi que Bilger commente le malaise qui pris sur le plateau télé de Taddei lorsque les intervenants traitaient de la pièce de théâtre Golgota Picnic (spectacle de Rodrigo Garcia qui a provoqué les émois pour ces références provocantes -certains diront ad hoc- relatives à la figure du Christ) : il écrit n'avoir pas été étonné du sens du propos, allant dans une permissivité franchement banale, toutes les personnalités présentes ayant accouru à l'opportunité de se voir les défenseurs de la liberté d'expression (qui, à ce stade, est bien commode à protéger).
Surtout il écrit :
A la suite de cet agacement rentré, le Monde, dans sa rubrique Culture et Idées, a consacré une étude au blasphème en l'annonçant de cette manière : « Polémiques sur des pièces de théâtre, caricatures du prophète de l'islam : les atteintes au sacré font scandale. Paradoxe : ces manifestations interviennent dans une société sécularisée ».
Ce paradoxe qui n'en est pas un, peut être réfléchi en considérant comment pourrait se structurer l'inconscient athée. Quand bien même il faudrait savoir ce qu'on entend par "société sécularisée", c'est surtout parce que la société se prétend justement sécularisée que ce genre de polémiques prend corps.
Si on revient un tant soit peu sur la définition du blasphème (chose que l'on fait manifestement peu), il vient "parole, discours qui insulte violemment la divinité, la religion et, par extension, quelqu'un ou quelque chose de respectable."
Or on pourrait à ce stade, poser que la religion n'est plus vraiment dans notre monde occidental considérée comme quelque chose de respectable, du moins sincère (on suspecte souvent au religieux des vices intolérables, moi le premier). Bien au contraire, dans certains milieux qui se veulent progressistes, la religion est une terrible atteinte à l'autonomie de l'esprit et de surcroit d'un caractère vieille école qu'il faudrait au plus vite moderniser. N'étant pas moi-même un religieux féru, par la simple évocation du sacré j'ai parfois provoqué les remarques caustiques de ceux qui se croient des esprits libres qui, loin de militer pour l'acceptation d'Autrui et son insondable différence, imposent leur petit dogme anti-religieux au nom de la tolérance (terme désormais vide, car la tolérance ne peut prendre sens que sur fond de différences) .
A cet égard nous pouvons lire cette situation avec Lacan, comme le fait brillamment Žižek  :
L'athée moderne pense qu'il sait que Dieu est mort; mais ce qu'il ne sait pas, c'est que, inconsciemment, il continue à croire en Dieu. Ce qui caractérise la modernité ce n'est plus la figure traditionnelle du croyant, qui nourrit secrètement des doutes sur sa foi et s'engage dans des fantasmes transgressifs; aujourd'hui nous avons eu au contraire un sujet qui se présente comme un hédoniste tolérant adonné à la poursuite du bonheur et dont l'inconscient est le site d'interdits : ce qui est réprimé ce ne sont pas des désirs ou des plaisirs illicites, mais les interdits eux-mêmes. 
C'est parce qu'il faut être athée qu'il faut réprimer sous toutes ces formes le discours religieux qui, certes fort maladroitement, essaye de se prévaloir. Parce qu'il ne faut laisser échapper aucun doute quant à sa liberté d'esprit et son caractère voltairien, on continuera à cautionner des œuvres sans s'interroger sur leur visée proprement artistique. Ainsi écrit Žižek "au lieu d'apporter la liberté, la chute de l'autorité oppressive donne ainsi naissance à de nouveaux interdits plus sévères."
Les espaces de nuances ainsi colmatés, la doxa refuse un troisième terme au couple binaire pour/contre, sans quoi il ne ferait plus sens. C'est que la rhétorique militante (qu'elle soit pour ou contre la religion) est pauvre car elle pense se suffire à l'évidente évidence qui la fonde. Comme d'habitude, il n'y a rien de plus oppressif que ce qui semble aller de soi, pensons toujours ce mot de Brecht : sous la règle l'abus. Retenons d'ailleurs que chez Sartre, c'est l'imperméabilité au doute qui caractérise le "salaud", à bon entendeur...
Scènes de l'Inquisition. Tableau de Eugenio Lucas (1824-1870).
D'ailleurs, ceci nous amène à demander si un blasphème sans risque est un blasphème ? Un artiste qui blasphème en sachant qu'il peut être persécuté (le blasphème se pratique depuis au minimum trois siècles, comme le rappelle Pierre Jourde, et jusqu'en 1789 avec de vrais risques) accepte de prendre corps avec son œuvre, et doit vivre avec l'horizon de mourir pour elle. Alors, à cette condition, l'artiste gagne la liberté -car la condition d'artiste n'est pas sans conditions. Par exemple on ne saurait galvauder le marquis de Sade, qui passa tout de même 30 ans de sa vie en prison, avec les tribulations vaguement pornos de Marie Darrieusseucq.

A ce stade, comme disait Barthes les petites transgressions font les grands conformismes, car tout en se présentant comme l'indispensable pendant subversif, elles soutiennent en fait l'ordre qu'elles transgressent, où comme l'écrit Žižek "ces produits annexes involontairement pervers, loin de menacer authentiquement le système de la domination symbolique, sont, en tant que constructions transgressives, son soutien obscène non avoué".
Pour terminer ce billet il me semble de bon ton de citer cette belle et drôle phrase de Jourde, à l'égard de la rhétorique pro-religieuse qui, dans ses déploiements hystériques (certains blogs sont éloquents), creusent toujours plus le fossé entre ce qu'elle prétend être et ce qu'elle est réellement : "ce n'est pas parce qu'on est croyant qu'on est obligé d'être con".

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