
Chronique d'un été est un documentaire français produit en 1961 qui se donne pour alibi d'interroger les gens sur le bonheur pour faire parler des voix que les réalisateurs, Edgar Morin et Jean Rouch, aiment entendre. Ce sera alors un documentaire sur le thème du bonheur.
Ce sont donc ces personnages qui parlent de leur condition, de leur vie, un peu de rien (le titre provisoire du film durant son tournage était Comment vis-tu ?) avec ce français gouailleur de l'époque. Il me venait en tête durant le visionnage les entretiens qu'avait donnés Céline en fin de vie, remarquables grâce à sa roublardise. Evidemment, le seul dénominateur commun est cet accent parisien d'autre fois que l'on n'entend plus. Les phrases roulaient dans la bouche de Céline avec la coquetterie d'un vieux dandy devenu dégueulasse, avant de buter sur ses inévitables "n'est-ce pas?".
Malgré l'abattement apparent de certains intervenants, un sentiment de révolution habite le documentaire. Il y a un désir sain d'être heureux dans ses individus, une violence qui vient se loger dans leur façon de parler. Assurément les réalisateurs ont choisi des personnes qui les touchaient, de voir ce qui allait se passer devant la caméra. On pense à Marilou et sa façon incandescente de parler de sa vie, elle voudrait la fuir jusqu'à dans la mort. Ceci est impossible : parce que même si elle se suicidait, dit-elle, ce serait faux. Il est si plaisant d'entendre de saines évidences de façon si belles (le passage poignant où intervient Marilou est posté ci-dessous).
Le film ravira par sa photographie nostalgique de Paris tous ceux qui la vivent. Histoire de se rappeler que Paris n'a pas toujours ressemblé à un film de Cédric Klapisch. Il y a eu indubitablement chez moi un plaisir esthétique : ce film s'offre comme romantique, dans la retranscription de cette réalité chaude, de ces paysages un peu plus labiles, que l'on serait tenté de mythifier (le mythe des gens ordinaires).
L'intérêt du documentaire réside surtout dans sa réflexivité : à la fin une projection est effectuée pour les intervenants, où ils peuvent se voir et ensuite commenter. Le film se questionne lui-même comme film. Ce retournement nous livre l'essence de cet exercice : soit on reproche aux protagonistes de n'être pas assez vrai (le cas d'Angelo, accusé de jouer), soit on leur reproche d'être trop vrai (c'est le cas de Marilou, accusée de reveler une intimité troublante, en dernier ressort repoussante). Alors, dit Morin, lorsque une personne décide d'être un peu plus sincère que dans la vie, on l'accuse d'être soit un acteur, soit un exhibitionniste.
Je pense que la réponse nous vient d'un autre intervenant : Marilou ne réciterait qu'au début, puis pris dans le flot du langage, elle finirait par se parler à elle-même. L'interlocuteur glacé qu'est l'intervieweur lui laisserait la place pour s'établir dans une sorte de psychanalyse. Comme une parole lacanienne : l'émergence de la vérité au décours du surgissement de la parole (maintenant, à tous les lacaniens de me tomber dessus).
Assurément l'objet échappe à ses réalisateurs : les deux discutant à la fin sur la question de savoir si le film a réussi, Edgar Morin fait la remarque que le documentaire n'a pas été accueilli comme il l'imaginait. Ces protagonistes qu'il trouve si vrai passent parfois pour des cabotins, et si le spectateur ne saisit pas leur sincérité, le film échoue dans sa prétention de cinéma-vérité. Mais qu'importe ? Ce retournement final le sauve à mon sens, et pose en réalité des interrogations bien plus fécondes.
A la fin, un intervenant signale que ce documentaire est vain car les protagonistes ne disent que des banalités. Cela est vrai, dans l'exercice filmique de déclamation les propos tenus se cristallisent parfois en des lieux communs. Moment de doute : nous serions-nous alors émus de banalités ?
En fait il me semble que ce qui nous touche est la décence de ces gens, et au final la décence de ces banalités. C'est moins la révolution qu'une volonté de décence commune, au sens d'Orwell, qui semble les habiter. En cela le documentaire est très frais. Un documentaire sur le mode de l'amical et non sur le mode du cynique, comme tous ces "documentaires" télévisuelles qui empoissent les gens dans leur réalité forcément minable (il suffit de regarder, au hasard, les tribulations hautement philosophiques de Confessions intimes).

Allez savoir pourquoi, en ce moment là, les mots terribles d'Aragon concluant la Valse des adieux (1972) me venaient en tête. Alors, je vous les écris ici dans un pur plaisir littéraire et pour finir de décourager les plus motivés qui, déjà rares, me lisent : "Ce qui me reste à vivre est trop court, j'en suis sûr, pour vous persuader de l'atroce nocivité qu'il y a dans l'esprit de contentement de soi et des autres. [...] Pour ma part, j'ai regardé en moi et j'ai vu le fond de l'abîme. Je ne vous dis rien d'autre dans ces jours où la beauté de l'automne risque de nous faire croire au printemps. Je ne vous dis rien d'autre qu'il faut savoir regarder en face le malheur, et ne pas le déguiser en son contraire. Je vous le dis à vous qui avez encore le temps de profiter de cette leçon de ma vie et de mes rêves. Je vous le dis, mêlant les rêves et la vie, pour mieux apprendre à les séparer ensuite. Parce que, dans la vie, il y a certes un dangereux quotient de rêves, mais dans les rêves aussi il faut savoir lire sa vie, voir plus loin qu'elle. Voir plus loin que soi.
Je sais d'expérience que c'est difficile, et que souvent cela fait mal. Mais si vous voulez qu'au moins en une chose je me vante, je vous dirai que, de cette vie gâchée qui fut la mienne, je garde pourtant un sujet d'orgueil: j'ai appris quand j'ai mal à ne pas crier.

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